L’OEUVRE DE LA CRÉATION
LES ENGENDREMENTS
JUIFS OU HÉBREUX
ISRAËL ET LES NATIONS
MESSIANISME
THÈMES FONDAMENTAUX

PRÉSENCES DE MANITOU - LE GRAND TÉMOIN DU MOIS : CHARLES BUNAN

par Karen Benchetrit, le 09/04/19

Il est né à Oran en 1930 et a connu Manitou à l’âge des culottes courtes, du temps des Zé.i, les éclaireurs Israelites de France, mais c’est près de quarante ans plus tard qu’il se liera pour la vie à Léon Askénazi jusqu’à la disparition du Maitre. Fidèle d’entre les fidèles, membre du Comité consultatif de l’association, Charles ne se fait jamais prier quand on l’interroge sur sa jeunesse oranaise, sa passion d’alors pour le cinéma et plus que tout, sur ses liens indéfectibles avec Manitou, l’ami immense “qui avait l’art de mettre tout le monde à l’aise”. Les souvenirs se ramassent à la pelle, les souvenirs et les anecdotes aussi…

 

J’ai grandi dans une famille bourgeoise d’Oran, mes parents étaient propriétaires d’un immense domaine viticole, 175 hectares qui s’étendaient à AïnTémouchent, à 70 kilomètres de la ville. J’allais tous les jours à la ferme, sauf Chabbat (à l’époque, on ne disait pas Chabbat mais samedi). C’était une grande fierté pour la famille, tout le monde voulait de notre vin, notre cave contenait quelques 11 000 hectolitres de vin, ce qui n’était pas banal du tout, l’exploitation de la terre était restée interdite aux Juifs pendant des siècles, elle était considérée comme une activité trop noble pour nous. Aujourd’hui, mes cousins et leurs enfants poursuivent la tradition sous le nom de Bunan, du côté de Bandol, en produisant un vin médaillé… une partie de la production est casher,  c’était une demande du Grand Rabin Sitruk.

Nous étions alors déjudaisés et fortement reliés à la France comme la plupart des familles juives d’Algérie : nous allions à la synagogue deux ou trois fois par an, mangions la Matza à Pâques, nous n’avions pas les clés pour comprendre le sens de nos fêtes et de nos rituels. Nous vivions beaucoup avec l’autre société et cela nous a coûté cher. J’avais 11 ans quand j’ai perdu mon père. Quelques mois plus tard, les mesures antijuives de Vichy s’imposaient, je n’ai pas pu faire ma 6 ème au lycée français. Ce sont les écoles juives  immédiatement créées par ceux de nos professeurs qui avaient été renvoyés des établissements publics qui ont heureusement pris le relais.

Mon Totem au Eclaireurs israelites ? Pingouin nonchalant !

Mon entrée aux É.I, les fameux éclaireurs Israelites de France a été un des moments les plus heureux de ma jeunesse ! J’y suis entré en 1941..Ce sont eux qui m’ont transmis le sens de l’engagement communautaire qui a été par la suite pour moi très important en France (Charles  a eu des responsabilit au Crif, au FSJU, à l’Appel unifié Juif de France, à la Fédération séfarade et à l’Association juive de l’Oranie, dont Manitou était le president d’honneur). C’est là que j’ai connu Léon, en 1942. Avec d’autres comme Gérard Israël et Henri Atlan, il encadrait les plus jeunes. Mon nom de totem à moi, c’était Pingouin nonchalant !

Ma grande passion aussi, c’était le cinéma : mon travail à la ferme me laissait du  temps. J’animais un ciné club dans lequel des gens comme François Châtelet   et Marc Ferro venaient débattre (les deux intellectuels engagés ont enseigné, le premier la Philosophie, le second l’Histoire, au lycee Lamoricière de la ville). Lors de mes séjours de célibataire à Paris, après les vendanges, j’ai croisé Jean Renoir, je connaissais tous les plans de la Règle du Jeu, et j’ai saisi ma chance, j’ai pu assister au tournage de “French Cancan” à Joinville Le Pont avec Gabin et Françoise Arnoult. Il a écrit sur un petit bout de nappe en papier mon nom, Benbunan à l’époque, pour qu’on me laisse entrer. J’étais dans un état second !

 Une autre fois, j’apprends que Sacha Guitry est en train de tourner avec Montand, Morgan… “Les Adieux à l’Empereur”… je me suis débrouillé pour assister au tournage de son Napoléon, je me suis fais passer pour un journaliste et ils ont même cru que je faisais parti du staff tant j’étais comme un poisson dans l’eau !

J’ai fait une école d’agriculture, ce qui était encore une fois très rare dans nos familles, mon seul diplôme est donc agricole. Quatre des sept frères de mon père avaient des propriétés, ils ont laissé l’équivalent de 450 hectares de vignes et trois caves pen quittant l’Algérie.

Moi même suis arrivé en France à l’âge de 32 ans, en 1962, j’étais un jeune marié et ma femme attendait notre premier enfant. Manitou dirigeait alors l’Ecole d’Orsay. Il m’a fallu une dizaine d’années pour me remettre de cet arrachement et je peux dire que c’est bien longtemps après l’Algérie que j’ai découvert le judaïsme.

C’est vraiment l’exil qui m’a ouvert à mes racines juives.

Sans doute l’âge a joué et il nous avait manqué des maîtres à Oran. Le judaisme n’y était pas en odeur de sainteté ! Mais plus que tout, la rencontre avec Manitou a été décisive : c’est une amie, Marlène Lebrati, qui nous a fait nous revoir, au début des années 80. Je me suis mis à apprendre l’hébreu, à lire beaucoup et à suivre des cours, dont.celui de Claude (Sultan). L’influence de la pensée d’André Neher, d’Emmanuel Levinas, et de Manitou, faut-il le préciser ?!, a été très forte..J’ai voulu partager cette expérience avec mes proches, et je suis devenu plus pratiquant, ma femme n’y était pas pour rien non plus.

Manitou était d’une simplicité incroyable et j’aimais beaucoup le provoquer sur la religion, en tout bien tout honneur. On se sentait toujours un peu petit devant son immense savoir, mais il avait le don de vous mettre à l’aise. Son contact était exceptionnel. Il avait énormément d’humour et composait des poèmes, sa bienveillance était immense. Quand il avait fait son alya et venait à Paris, il venait diner à la maison et je jouais les chauffeurs, trop heureux de passer du temps avec lui !

Je me souviens d’un échange à Pourim à la maison où je lui ai dit “ C’est pas une histoire très morale ce que raconte la Méguila d’Esther, elle a fini dans la couche du Roi quand même !…” Et il m’a répondu, comme toujours au quart de tour : “eh bien voilà, c’est le prix à payer quand on n’est pas chez soi”. Et une autre fois, alors qu’il était en Israel  alors sous la menace des scuds, il a eu ce mot à propos des masques qu’il fallait mettre pour se protéger : “tu te rends compte Charly,  en plein Pourim, ils nous ont forcé à nous déguiser !”.

A propos de son fameux totem, une anecdote : nous avions organisé une soirée d’hommage au Palais des Congrès à Paris, Elie Wiesel qui était présent était persuadé que Manitou était un surnom comme les grands Maitres en avaient tous un mais n’avait pas idée de l’origine scout.  “Ma ? (quoi? en hébreu)…nitou ?” a t-il demandé …ça veut dire quoi ? on a beaucoup ri de cette histoire.

La veille du mariage de ma fille en Israël, il a tenu à la bénir chez lui à Jérusalem alors qu’il était déjà très malade. J’ai connu tous ceux, nombreux qui ont prodigué la pensée de Manitou, et je suis aujourd’hui tout simplement admiratif de voir ce que fait aujourd’hui l’association pour faire vivre cet héritage. J’ai assisté incognito à une première conférence. j’étais du premier voyage en Israël sur les pas de Manitou organisé par Olivier (Cohen), ma fille m’accompagne aussi pour suivre les conferences. Et je ne me lasse pas de dire Merci à la vie pour ce que je considère vraiment comme un cadeau à l’âge que j’ai.

 

Retrouvez Charles Bunan sur notre site (rubrique Les intervenants) et laissez-nous votre témoignage, vos réactions, vos réflexions.

 





Donnez votre avis ou posez vos questions aux intervenants et nous vous y repondrons

Merci de copier les lettres affichées*