Dévarim

Devarim : Les sept justes d’Israël

Une énigme dès le premier verset Le premier verset du livre de Devarim est l’un des plus énigmatiques de toute la Torah. À première lecture, il ne semble être qu’une simple succession de lieux. Pourtant, Rachi nous invite à lire ce verset autrement. Les lieux ne sont pas ici des indications géographiques ; ils constituent autant d’allusions aux grandes fautes commises par Israël durant les quarante années du désert. Moïse choisit de reprendre son peuple sans l’humilier : il rappelle les fautes sans jamais les nommer explicitement. Ainsi, « le désert » évoque les récriminations contre Dieu ; « la plaine », la faute de Baal Péor ; « face à Souf », la révolte au bord de la mer ; « Paran », l’affaire des explorateurs ; « Hatséroth », la révolte de Qora’h ou la médisance de Myriam ; enfin « Di-Zahav », le Veau d’or. Le premier verset devient ainsi un résumé spirituel de toutes les fautes commises par Israël pendant la traversée du désert. Une seconde énigme Quelques versets plus loin (Devarim 1,8), Rachi encore lui attire notre attention : « Pourquoi le texte continue-t ’il en mentionnant encore Abraham, Isaac et Jacob, alors qu’il venait de dire … à vos pères ? Le Sifrei, repris par Rachi, explique que chacun des Patriarches possédait à lui seul un mérite suffisant pour que la Terre soit donnée à Israël. Le Mé’am Lo’ez rapproche ce verset d’un enseignement du Devarim Rabbah relatif à la faute des explorateurs. Dans sa présentation, Moïse cherche les justes dont le mérite pourrait sauver Israël. Il n’en trouve que sept et doit invoquer le mérite des trois Patriarches pour compléter leur défense. C’est la raison le noms des trois patriarches sont nommés dans le verset après avoir dit …à vos pères. Les sept justes du désert Le Mé’am Lo’ez retient les sept personnages suivants : Moïse, Aaron, Éléazar, Ithamar, Josué, Caleb et Pinhas. Cette liste est surprenante. Pourquoi précisément ces sept-là ? Une lecture possible du premier verset En revenant au premier verset de Devarim, une hypothèse apparaît. Chacun des lieux rappelés par Moïse semble faire émerger la figure de celui qui, au cœur de la crise, a permis à Israël de demeurer fidèle à son Alliance. Dans le désert, Moïse répond aux plaintes du peuple. Face à Souf, Nahchon ben Aminadav s’élance dans la mer. À Paran, Josué et Caleb refusent le rapport des explorateurs. À Hatséroth apparaissent Aaron, Éléazar et Ithamar, tandis qu’Eldad et Meïdad prophétisent dans le camp. Dans la plaine, Pinhas met fin à la plaie de Baal Péor. Enfin, à Di-Zahav, Aaron occupe une place centrale dans l’épisode du Veau d’or. Mais une difficulté surgit immédiatement. Si Nahchon, Eldad et Meïdad sont eux aussi des figures majeures de cette génération, pourquoi ne figurent-ils pas parmi les justes invoqués par Moïse ?  Si l’on ajoute Nahchon ben Aminadav, Eldad et Meïdad aux sept justes retenus par le Mé’am Lo’ez, on obtient précisément dix hommes. Or dix est justement le nombre que Moïse cherche à atteindre lorsqu’il invoque le précédent de Sodome. Il ne manquerait donc plus personne. Moïse n’aurait pas eu besoin d’appeler le mérite d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. C’est ici que l’étonnement devient total : pourquoi ces trois figures, pourtant si grandes, ne sont-elles pas recevables dans ce décompte ? Leur absence n’est pas seulement surprenante ; elle oblige les Patriarches à entrer de nouveau dans l’histoire pour sauver Israël. Une hypothèse Moïse est le plus grand défenseur d’Israël. Si le salut du peuple dépend réellement de la présence de justes, il est difficile d’imaginer qu’il ait oublié des mérites susceptibles d’infléchir le jugement divin. Leur absence paraît donc volontaire. Une première hypothèse serait de distinguer les héros d’un événement des hommes qui portent Israël pendant toute son histoire. Nahchon accomplit un acte fondateur. Eldad et Meïdad reçoivent l’esprit prophétique. Les sept personnages retenus, eux, traversent toutes les grandes crises du désert. Leur fidélité n’est pas ponctuelle ; elle est éprouvée durant quarante années. Conclusion Cette lecture demeure une hypothèse. Elle n’est formulée explicitement ni par Rachi, ni par le Sifrei, ni même par le Devarim Rabbah. Pourtant, elle éclaire d’une manière nouvelle le premier verset de Devarim. Celui-ci ne rappellerait pas seulement les fautes d’Israël ; il évoquerait aussi, en filigrane, ceux grâce auxquels Israël a traversé chacune de ces crises. Reste alors une dernière question. Comment comprendre que, parmi toute une génération sortie d’Égypte, seuls sept justes soient finalement invoqués pour défendre Israël devant le tribunal divin ? Cette interrogation nous conduit peut-être à redécouvrir ce qu’est véritablement un tsaddik : non seulement un homme capable d’un acte héroïque, mais un homme dont la fidélité accompagne un peuple tout entier jusqu’au terme de sa mission. Olivier CohenDepuis les enseignements de Manitou

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Refidim et Qadesh : Les eaux de la controverse

De Massé à Devarim Dans le premier chapitre du livre de Devarim, Moïse reprend le récit des différentes étapes traversées par Israël dans le désert. Il ne s’agit pas d’un simple résumé historique : Moïse relit le parcours du peuple à partir de ses crises, de ses fautes et des moments où Israël a irrité Dieu. Une transition semble ici s’opérer avec la paracha de Massé. Là où Massé faisait l’inventaire des quarante-deux étapes des Hébreux dans le désert, Devarim revient sur le sens intérieur de ce parcours. Il ne s’agit plus seulement de savoir où Israël est passé, mais ce que ces passages ont révélé de lui. Ce premier chapitre se termine à Qadesh : « Vous êtes demeurés à Qadesh de nombreux jours, comme les jours où vous y avez demeuré » (Devarim 1,46). Le verset est étrange par sa formulation même. Rachi, suivant le Seder Olam, y voit l’indication d’un long séjour : dix-neuf années passées à Qadesh, puis dix-neuf autres années de marches chaotiques avant un retour à Qadesh. Ibn Ezra, de son côté, refuse d’en tirer une chronologie précise et comprend simplement que le peuple y demeura longtemps. Quoi qu’il en soit, Qadesh n’est pas un lieu quelconque. C’est là que meurt Myriam. Et, comme pour révéler le mérite par lequel Israël avait bénéficié de l’eau dans le désert, la Torah ajoute aussitôt qu’il n’y avait plus d’eau pour l’assemblée. Ce récit nous renvoie inévitablement à un autre épisode : celui de Refidim. Les deux récits semblent se parler, se répondre, et former ensemble une clé de lecture de toute la traversée du désert. Refidim : le commencement du désert À Refidim, Israël vient tout juste de sortir d’Égypte. Le peuple pense encore comme un peuple d’esclaves. Sa réaction devant chaque difficulté est la peur : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? » Le manque d’eau devient immédiatement une mise en accusation de Moïse et, à travers lui, de Dieu. Dieu demande alors à Moïse de frapper le rocher. Pourquoi frapper ? On peut comprendre que cette première génération a encore besoin d’une démonstration de puissance. Elle vient d’un monde où la force dominait tout : la force de Pharaon, la force de l’esclavage, la force des coups. Dieu lui parle encore dans un langage qu’elle peut entendre : celui d’un miracle visible, spectaculaire, presque violent dans sa forme. Le rocher devient alors comme une image de l’Égypte : une matière dure qui ne cède que devant une force extérieure. Frapper le rocher correspond au moment spirituel d’Israël. Le peuple n’est pas encore prêt à entendre que la parole seule peut transformer le réel. Qadesh : la fin du désert À Qadesh, nous sommes presque à la fin de la traversée. La première génération a disparu. Une nouvelle génération se tient devant Moïse, appelée à entrer en Terre d’Israël. Elle a grandi avec la manne, par le mérite de Moïse ; avec les nuées de gloire, par le mérite d’Aharon ; avec le puits, par le mérite de Myriam ; avec le Tabernacle ; avec quarante années de miracles. On pourrait donc s’attendre à un autre niveau spirituel. Et, précisément, l’ordre divin change. Dieu ne dit plus à Moïse de frapper le rocher. Il lui dit : « Vous parlerez au rocher. » Ce changement n’est pas anodin. Il marque une transformation de la pédagogie divine. Au commencement, Dieu enseigne par la puissance. À la maturité, Il veut enseigner par la parole. Un peuple devenu adulte doit comprendre que la parole de Dieu transforme le monde sans violence. Le miracle attendu à Qadesh devait être moins spectaculaire, mais plus intérieur. La faute de Moïse : un geste ancien dans un monde nouveau Pourquoi Moïse frappe-t-il le rocher ? C’est toute la difficulté. Moïse semble reproduire ce qui avait fonctionné quarante ans auparavant. Il répond au nouveau défi avec l’ancienne méthode. Il frappe même deux fois. La Torah semble montrer qu’il n’a pas seulement désobéi à un ordre ponctuel, mais qu’il a manqué le sens du changement demandé par Dieu. Le reproche divin est formulé ainsi : « Parce que vous n’avez pas cru en Moi pour Me sanctifier aux yeux des enfants d’Israël… » Le mot essentiel est : « Me sanctifier ». Si Moïse avait simplement parlé au rocher et que celui-ci avait donné de l’eau, Israël aurait compris une leçon fondamentale : si un rocher écoute la parole de Dieu, combien plus l’homme doit-il apprendre à l’écouter. Cette leçon disparait, s’évanouie, lorsque Moïse frappe. L’eau sort malgré tout, mais le signe n’est plus le même. À Refidim, il fallait frapper. À Qadesh, il fallait parler. La différence n’est pas seulement entre deux gestes, mais entre deux âges de l’histoire d’Israël. Deux pédagogies La différence la plus profonde est peut-être là. À Refidim, une génération sort de l’esclavage : Dieu lui parle par la puissance. À Qadesh, une génération s’apprête à entrer en Terre d’Israël : Dieu veut lui parler par la responsabilité. Plusieurs maîtres développent une lecture symbolique du rocher. Le rocher peut représenter le cœur humain. Au début, un cœur fermé peut avoir besoin d’un choc. Plus tard, un cœur mûr doit pouvoir s’ouvrir par la parole. C’est aussi le langage des prophètes : la parole divine n’a pas seulement pour fonction de contraindre l’homme de l’extérieur, mais de le transformer de l’intérieur. Maïmonide insiste sur la colère de Moïse : « Écoutez donc, rebelles ! » En s’emportant, Moïse donne au peuple l’impression que Dieu agit avec colère. Cette colère lui fait perdre, même un instant, la maîtrise et l’autorité naturelle qui caractérisaient sa conduite. Nahmanide, lui, insiste davantage sur l’écart entre l’ordre divin et l’action de Moïse : Dieu avait demandé de parler, non de frapper. Même si l’eau sort, le miracle n’est pas celui qui devait se produire. Le peuple reçoit de l’eau, mais il ne reçoit pas la leçon. Manitou : Moïse n’est pas écarté parce qu’il serait inadéquat C’est ici que l’enseignement de Manitou

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Devarim : L’originalité particulière du cinquième Livre de la Torah

Devarim : L’originalité particulière du cinquième Livre de la Torah Shabat ‘Hazon Ce Shabat s’appelle Shabat ‘Hazon, au sens littéral : « Shabat de la vision », en référence au premier mot du premier chapitre du prophète Yésha’yahou, lu à la Haftara en complément à la parasha de la semaine, Devarim. Cette année, le calendrier hébraïque fait que dès la fin du Shabat 9 Av, juste après la Havdala, débute le jeûne du 9 Av, Tishé’a béav, qui est repoussé au lendemain, le 10 Av, jusqu’à ce que la Rabanout Harashit d’Israël se décide d’annuler cette anomalie, purement et simplement, avec tout ce que cela implique pratiquement et spirituellement. Le Talmud de Yéroushalayim Yoma I, 1 considère : « Chaque génération qui n’a pas reconstruit en son temps le Beth Hamiqdash, le Temple à Yéroushalayim, c’est comme s’il avait été détruit de son temps ». Cela veut-il dire que tant que notre génération n’a pas reconstruit le Temple, nous sommes encore entachés par les fautes morales qui ont abouti à sa destruction ? Le célèbre historien Flavius Joseph décrit l’état d’esprit du peuple lors de la destruction du Temple : « Pendant la journée, nous luttions contre les Romains et pendant la nuit, nous luttions les uns contre les autres ». Le peuple s’est moralement suicidé et les Romains n’ont eu aucun mal à le débouter. Les Juifs s’entredéchiraient et se sont stigmatisés, ils se sont punis eux-mêmes. De nos jours, d’incompressibles divergences d’opinion divisent notre société mais pas au point d’enclencher la guerre civile ni de conclure à une séparation irrémédiable d’une partie de notre peuple par rapport à l’actuel fait national juif, inventant une nouvelle religion avec la Torah sans la Terre d’Israël, ou un nationalisme sans comprendre la signification des mitsvot, ou un humanisme libéral en réfutant la pertinence des mitsvot et en déclarant vaine la nécessité de s’établir sur toute l’étendue de la Terre de nos ancêtres. Le Rav Kook affirme que personne ne détient la vérité absolue, aucune collectivité à l’intérieur du peuple ne doit annuler l’opinion spécifique d’une autre collectivité ; et il en va de même pour les individus. La haine gratuite qui vise à nous diviser, à souligner les lacunes d’autrui sans remédier aux siennes propres, existe encore à notre grand regret. Il nous faut accepter tout courant et toute tendance dans notre nation. Nous devons identifier tout ce qu’il y a de positif dans chaque mouvement de la nation et non s’attacher à condamner ce qui nous semble en contradiction au projet commun : l’unité du peuple juif. Chacun a le devoir de constater ses défauts, et de les corriger. Il faut permettre les échanges entre les différents milieux afin de préserver l’essentiel : un pour tous et tous pour Un. Néanmoins, le Rav Kook dénonce l’absence actuelle de perfectionnement dans les facultés humaines, dont l’imagination, le sentiment et l’intellect, afin de réintégrer la faculté prophétique dans l’ensemble des facultés humaines qui concourent à l’élaboration de notre connaissance. Sans cette perfection complète des sens tactiles, émotionnels, imaginatifs et intellectuels, l’esprit de sainteté ne peut aboutir à sa finalité normale et au couronnement naturel de la pratique et de l’étude de la Torah au sein de notre peuple : l’inspiration par l’esprit de sainteté, indispensable à la reconstruction de l’âme du peuple, et permettra aussi celle du Temple, Orot HaQodesh III, p. 355 : « En vérité, l’absence d’inspiration par le roua’h haQodesh, l’esprit de sainteté, est, pour le peuple d’Israël, non pas seulement le manque d’une complète perfection, mais c’est une infirmité et une maladie. Et sur la Terre d’Israël, c’est un handicap d’autant plus douloureux qui doit nécessairement guérir, Shemot XV, 26 : “Car Moi, le Seigneur, Je te guérirai” ». Il ne faut pas attendre qu’en dernier recours le Seigneur guérisse, il faut s’y atteler dès à présent, et avec l’aide du Seigneur, remédier à la maladie. L’inspiration prophétique par l’esprit de sainteté concerne le devoir de moralité de la nation hébraïque tout entière et, par son truchement, celui du genre humain. Devarim I, 1 : « Voici les paroles » Paradoxalement, c’est dans la Torah dictée par Dieu à Moshé que Moshé parle lui-même, de sa propre initiative, sous l’inspiration divine qui lui est propre. Or, Moshé est à ce niveau d’excellence où toute implication personnelle est gommée. Moshé est une personnalité collective dénuée de toutes considérations personnelles qui parle et divulgue la vérité vraie sans masque et sans déformation. À l’entrée en Israël, lorsque toute la génération du désert a disparu, la nouvelle génération doit entendre quelle est son origine, pourquoi elle en est arrivée là et quelle est sa fonction dans l’histoire. Dans un long monologue qui s’étend tout au cours du Deutéronome, le deuxième dire ou Mishné Torah, la répétition de la Loi, prononcé à la veille de l’entrée du peuple hébreu en Érets Israël, Moshé transmet ses ultimes recommandations. Moshé exhorte le peuple d’Israël à la première personne du singulier, en lui rappelant le récit de ses pérégrinations au désert et le périple des Enfants d’Israël depuis la sortie d’Égypte, mais aussi leur enseigne la Loi, ses principes et ses détails. Le Ramban, dans son introduction au Livre Devarim, insiste sur le fait que depuis le début à la fin, il s’agit bien de la parole du Seigneur incrustée dans l’oreille de Moshé, notre maître, qui la révèle pour l’entrée en Terre d’Israël, – c’est la Torah d’Érets Israël, Talmud Bérakhot 63b : « Shemot XXXIII, 11 : “Or, le Seigneur parlait avec Moshé face à face, comme un homme s’entretient avec son ami.” Rabi Yits’haq dit : Le Saint, Béni est-Il, lui dit : “Moi et toi expliquerons la Halakha de différentes manières (jusqu’à ce que le sens soit clair)” ». Le Seigneur et Moshé enseigneront la Loi selon différents points de vue, de façon à ce que tout soit authentiquement bien compris par tous. Au-delà de l’importante indication de l’universalité de la Torah indiquée par le Talmud, il faut souligner que Moshé seul, et ses fidèles adeptes après lui, peuvent expliquer la Torah à chacun et à chaque nation selon le point de vue qui lui convient. 9 Av,

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