Devarim

Ekev : Se rapprocher de sa crainte

La paracha de Eikev est dense et resserrée. Elle contient de nombreux passages énigmatiques et difficiles à interpréter. Je voudrais m’arrêter sur l’un d’entre eux : deux versets de la paracha qui semblent résonner l’un avec l’autre, se parler et se répondre. Le premier se situe en Devarim 10,20 : « Hachem ton Dieu, tu Le craindras, tu Le serviras, à Lui tu t’attacheras (ouvo tidbak), et par Son nom tu prêteras serment.» Et le second, un peu plus loin, en Devarim 11,22 : « Pour aimer Hachem votre Dieu, marcher dans toutes Ses voies et vous attacher à Lui. » Manitou, ainsi que l’un de ses élèves, le Rav Yossef Attoun, avaient l’habitude de se pencher sur ces versets qui évoquent des thèmes bien connus : l’amour, la crainte et l’attachement à Dieu. A priori, ces deux versets paraissent se ressembler et donner un enseignement similaire. Pourquoi, alors, sont-ils séparés par plusieurs versets ? La question célèbre des Sages est formulée dans le traité Ketoubot 111b, à propos de l’injonction de s’attacher à Dieu : comment est-il possible de s’attacher à la Présence divine, alors qu’il est écrit : « Car Hachem ton Dieu est un feu dévorant» ? La réponse est : s’attacher aux Sages et aux disciples des Sages. Cette difficulté est également formulée par la tradition à propos du second verset. Les deux passages sont séparés par un long développement et présentent pourtant une différence importante. Si l’on regarde leur composition de plus près, on s’aperçoit que, dans le premier verset, c’est la crainte qui précède l’attachement, tandis que, dans le second, c’est l’amour. Derrière ces thèmes bien connus se dessine évidemment le triptyque des trois patriarches : Abraham, associé au ‘Hessed et à l’amour ; Isaac, à la Guevoura, au Din et à la crainte ; Jacob, à Tiféret et à Emet, la ligne médiane. L’amour est, au niveau du sentiment, une expérience de la proximité. Plus la proximité est grande, plus l’amour peut s’intensifier. La crainte — non pas la peur, mais la crainte révérencielle de celui qui se découvre infiniment petit face à l’infiniment grand — est, au niveau du sentiment, une expérience de la distance. Plus cette distance est ressentie, plus la crainte peut être grande. Nous avons appris, dans les enseignements précédents, que la création à partir du néant est un acte incompréhensible pour la raison livrée à ses seules forces. Les Sages de la Kabbale nous permettent d’approcher cette idée à travers deux concepts complémentaires. Le premier mouvement n’est plus seulement formulé comme « yesh mé-ayin » — quelque chose à partir de rien — mais comme « ayin mé-yesh » : il n’y a pas à partir de ce qui était. Autrement dit, au départ, il y avait l’Être absolu. Puis il y eut, dans le langage symbolique de la Kabbale, comme une néantisation d’un point de l’Être afin de faire apparaître la place du monde : un évidement, un vide dans lequel le monde pourrait exister. Cette première opération est communément désignée par les kabbalistes comme le tsimtsoum. Cette néantisation, cet évidement, ce retrait, peut être compris comme un acte moral : un acte d’amour. Dieu crée une place pour l’autre. Puis, dans un second temps, la lumière tend à revenir vers l’espace dont elle s’est retirée. Il faut alors qu’intervienne une force de retenue, une puissance de limitation : la Guevoura. Car si la lumière revenait sans limite, dans toute son intensité, elle ferait disparaître la possibilité même d’une existence autre. Cette seconde tension relève du Din, de la justice, de la limite qui empêche la lumière de détruire la place du monde. On comprend alors que l’amour, s’il n’est pas limité, peut devenir dévastateur. Si la force de l’amour n’est pas contenue par la justice et la limite, elle peut finir par abolir l’autre qu’elle prétend aimer : « Je t’aime tellement que je veux t’absorber, fusionner avec toi, ne plus laisser subsister aucune distance entre nous. » À la lumière de ces enseignements, une idée de lecture surgit alors du récit. L’amour rapproche et la crainte éloigne. Mais lorsqu’ils sont séparés l’un de l’autre, la relation devient impossible. L’amour sans la crainte abolit la distance nécessaire à l’existence de l’autre ; la crainte sans l’amour creuse une distance telle que l’autre finit par devenir inaccessible. Le « feu dévorant » pourrait alors désigner le danger propre à toute relation à Dieu qui prétend parvenir à l’attachement à partir d’une seule de ces dimensions. Si je demeure exclusivement dans l’amour, je risque de vouloir abolir toute distance. Je m’approche jusqu’à disparaître en Lui. L’attachement à Dieu comme Autre devient alors impossible, puisque l’amour seul finit par abolir l’altérité nécessaire à toute relation. Inversement, si je demeure exclusivement dans la crainte, la distance devient telle que c’est Lui qui risque, si l’on peut s’exprimer ainsi, de disparaître de mon monde. Et l’idée est forte puisqu’elle suggère que l’on perde la foi. La crainte suppose que je me découvre devant un Être qui me dépasse infiniment. Je prends conscience de ma petitesse, de ma fragilité, de la distance vertigineuse qui me sépare de Lui. Mais si cette distance devient absolue, la relation elle-même finit par devenir impossible. Dans le premier cas, l’homme disparaît en Dieu. Dans le second, Dieu disparaît de l’horizon de l’homme. Dans les deux cas, la relation devient impossible, parce qu’une relation suppose précisément que demeurent deux êtres capables de se rencontrer. La réponse des Sages prend alors une profondeur nouvelle : « Attache-toi aux Sages. » La réponse de la Guemara pourrait ainsi nous orienter vers la voie médiane, celle de Jacob. Le Sage serait précisément celui qui a appris à ne pas choisir entre la proximité de l’amour et la distance de la crainte, mais à les tenir ensemble. Il ne se situe pas simplement « à mi-chemin » entre Abraham et Isaac, comme s’il réalisait un compromis entre deux valeurs contraires. Il fait apparaître leur unité sans abolir ni l’une ni

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Vaet’hanan – Partie 3 : La lumière que le monde ne pouvait pas recevoir

Cette troisième partie consacrée à la paracha de Vaet’hanan constitue un prolongement des deux premières. Elle s’inspire notamment des enseignements du Rav Ashlag dans son Introduction au Zohar, ainsi que des cours de Manitou consacrés à l’introduction à la Kabbale. La lecture proposée ici reste une proposition d’interprétation. Les enseignements du Rav Ashlag et de Manitou n’y seront qu’évoqués que de manière rapide et nécessairement schématique. Il est donc préférable d’être déjà quelque peu familier de ces enseignements pour aborder cette partie, qui pourra rapidement paraître incompréhensible ou énigmatique au lecteur qui ne possède pas les éléments nécessaires. Dans la deuxième partie, j’ai proposé un parallèle entre deux récits de notre tradition. Le premier, rapporté dans ‘Houlin 60b, met en scène le dialogue entre Dieu et la lune. Le second, issu de la littérature midrashique consacrée à la mort de Moïse, évoque le dialogue entre Dieu et l’âme de Moïse au moment où celle-ci doit quitter son corps. Au moment de la Création, la lune doit accepter de se diminuer. Cette diminution devient, dans la lecture que nous avons proposée, l’une des conditions de l’apparition de l’altérité dans le monde. Au moment où les Hébreux s’apprêtent à entrer sur leur terre et, d’une certaine manière, à entrer pleinement dans l’Histoire, c’est Moïse, figure du soleil, qui doit à son tour se coucher pour laisser Josué, figure de la lune, prendre la tête du peuple et le conduire en terre d’Israël. Pour tenter d’aller plus loin dans ce parallèle, il nous faut maintenant revenir à certains principes fondamentaux de la pensée kabbalistique. Manitou nous explique que le principe de la création ex nihilo est, en lui-même, rebelle à la raison. Il est difficilement pensable pour l’intelligence humaine. Nous sommes tellement familiers de cette idée, après des millénaires d’imprégnation biblique, que nous ne nous rendons plus compte que la familiarité ne peut tenir lieu d’évidence. Créer quelque chose à partir de rien demeure incompréhensible pour l’homme livré à sa seule raison. En hébreu, cette création est désignée par l’expression yesh mé-ayin : « il y a à partir de il n’y a pas », ou, plus simplement, « quelque chose à partir de rien ». Pour nous permettre d’approcher ce mystère, les maîtres de la Kabbale décrivent le processus de la Création d’une manière qui déplace la perspective : Au commencement, il y avait l’Être. Puis se produit, dans le langage symbolique de la Kabbale, comme une « néantisation » d’un point de l’Être : un retrait qui ouvre un vide, c’est-à-dire la possibilité d’une place pour le monde. Le mouvement n’est alors plus seulement yesh mé-ayin — quelque chose à partir de rien — mais, d’une certaine manière, ayin mé-yesh : il y avait, et désormais il n’y a plus. Une absence est apparue là où, auparavant, il n’y avait que la plénitude de l’Être. Mais ce vide ne suffit pas encore à faire exister le monde. Pour que le monde puisse être, la lumière doit entrer dans cet espace devenu disponible. Cependant, cette lumière ne peut s’y manifester dans toute son intensité. Si la totalité de la lumière entrait dans le vide, celui-ci disparaîtrait devant elle. Il n’y aurait plus de place pour une existence autre. La lumière doit donc être atténuée, voilée, comme diluée. Le mouvement devient alors, pour reprendre la formulation proposée par Manitou, yesh bé-ayin : de l’être entre dans le rien, dans le vide, mais sous une forme suffisamment atténuée pour que ce vide puisse la recevoir sans être annulé par elle. Cette lumière voilée, diminuée dans son intensité, entre ainsi dans l’espace qui constitue la place du monde dans l’Être et rend possible l’existence de la Création. À partir de cette présentation, nécessairement très schématique, apparaissent deux modalités fondamentales. D’un côté, ce qui relève du créé : ce qui surgit du ayin, du « rien ». De l’autre, ce qui relève de l’émané : ce qui provient d’une réalité antérieure, mais dont l’intensité a été diminuée afin de pouvoir être reçue. C’est dans ce cadre que peuvent être envisagées les notions de Keli et de Or : le réceptacle et la lumière ; la capacité de recevoir et ce qui est reçu ; la matière et, dans une certaine mesure, l’idée qui vient l’habiter. La matière relève du créé. La lumière relève de l’émané. La première apparaît à partir du néant ; la seconde procède d’une lumière antérieure dont l’intensité a été réduite afin que le réceptacle puisse la recevoir sans être détruit. Nous retrouvons ainsi, au sein même de la Création, deux types de réalités : les réalités créées et les réalités émanées. Ce qui est créé doit devenir capable de recevoir la lumière. Ce qui est émané transmet la lumière, mais une lumière nécessairement atténuée par rapport à son intensité première. La tradition kabbalistique décrit également quatre mondes : Atsilout, Beriah, Yetsirah et Assiah. Sans prétendre ici rendre compte de toute la complexité de cette structure, nous pouvons, pour les besoins de notre étude, les envisager selon deux couples. À un niveau supérieur, Atsilout et Beriah peuvent être mis en relation : Atsilout est le monde de l’émanation, tandis que Beriah est celui de la création. À un niveau inférieur, Yetsirah et Assiah peuvent également être mis en relation. Yetsirah appartient à un degré où la lumière est déjà davantage voilée, tandis qu’Assiah, le monde de l’action, correspond au niveau le plus extérieur de ce processus, celui dans lequel s’inscrit notre expérience du monde. Le modèle de ces quatre mondes nous permet ainsi d’envisager une descente progressive. Une descente de la lumière. Une diminution de son intensité. Un passage progressif de l’émanation vers la création, puis vers les niveaux où cette lumière devient toujours plus voilée afin de pouvoir être reçue. Ces quelques éléments, posés ici de manière volontairement caricaturale, vont maintenant nous permettre de reprendre le parallèle envisagé dans la deuxième partie. Car si la Création elle-même suppose un retrait, une diminution et un voilement de la lumière pour que l’autre puisse

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Vaet’hanan – Partie 2 : Ou la « revanche » de la lune

La Guemara, dans le traité ‘Houlin 60b, relève, par la voix de Rabbi Shimon ben Pazi, une étrange tension à l’intérieur d’un même verset du premier chapitre de la Genèse. Il est d’abord écrit : « Dieu fit les deux grands luminaires. » Puis, dans le même verset : « Le grand luminaire » et « le petit luminaire ». Il s’est donc passé quelque chose entre les deux parties du verset. Le midrash nous révèle alors le dialogue qui aurait eu lieu entre Dieu et la lune. La lune déclara devant le Saint, béni soit-Il : « Maître du monde ! Est-il possible que deux rois portent une même couronne ? » Et Dieu lui répondit : « Va et diminue-toi. » Pour qu’il y ait altérité, il faut qu’il y ait différence. Et pour qu’il y ait différence, il faut qu’il y ait une forme de diminution. Le modèle en est la créature elle-même. Manitou relie cette condition à ce qu’il appelle la messirout nefesh : assumer une infériorité de destin devant ce que le plus profond de l’être reconnaît comme l’Être absolu. Ainsi, l’altérité implique une diminution. Et de cette diminution naît l’expérience du malheur qui s’attache à la condition de l’autre. Le dialogue entre Dieu et la lune se poursuit : La lune Lui dit : — Maître du monde ! Parce que j’ai dit devant Toi une chose juste, je dois me diminuer ? Dieu lui répondit : — Va, et tu régneras aussi bien le jour que la nuit. Elle Lui dit : — À quoi cela me servira-t-il ? Que vaut une lampe en plein jour ? Dieu lui répondit : — Va ! Israël comptera d’après toi les jours et les années. Elle Lui dit : — Mais le soleil aussi est indispensable au calcul des saisons, puisqu’il est écrit : « Ils serviront de signes pour les temps, les jours et les années. » Dieu lui répondit : — Va ! Des justes porteront ton nom : Yaakov le Petit, Samuel le Petit, David le Petit. Voyant que la lune n’était toujours pas apaisée, le Saint, béni soit-Il, dit : — Apportez une expiation pour Moi, parce que J’ai diminué la lune. Et c’est à ce propos que Rabbi Shimon ben Lakish enseigne : — Pourquoi le bouc offert à Roch ‘Hodech se distingue-t-il par l’expression « un bouc pour Hachem » ? Le Saint, béni soit-Il, a dit : — Que ce bouc soit pour Moi une expiation pour avoir diminué la lune. Manitou nous aide à entrer dans la profondeur de ce texte. Ce sacrifice n’est pas apporté « à Dieu », mais, dans le langage audacieux de la Guemara, « pour Dieu ». Il vient expier la diminution de la lune, devenue nécessaire pour que le monde puisse exister. L’intention de ce sacrifice serait ainsi liée à l’expiation d’un mal dont personne ne connaît véritablement la cause ni le responsable : le mal qui existe dans le monde sans que l’on puisse toujours déterminer à qui, ou à quoi, il est dû. Il existe un malheur qui s’attache à la condition même de celui qui est autre, de celui qui est l’autre de l’Un. Pour que la créature puisse être, elle doit nécessairement ne pas être Dieu. Elle doit donc être limitée, imparfaite, inachevée. La diminution est la condition de son existence. Et, dans le langage vertigineux de nos Sages, Dieu Lui-même semble revendiquer la responsabilité de cette diminution. Pour que nous existions, il fallait qu’il en soit ainsi. Au moment de la mort de Moïse, de très nombreux commentaires tentent également de comprendre les raisons de sa disparition. Nous avons vu, lors de notre précédente étude, que la véritable question posée par Manitou n’est pas : « Pourquoi Moïse n’entre-t-il pas en terre d’Israël ? » Mais : « Pourquoi Moïse est-il mort ? » Selon une lecture traditionnelle, la mort est entrée dans le monde avec la faute. Or Manitou soutient que la faute attribuée à Moïse ne suffit pas à expliquer sa mort. La question demeure donc entière : pourquoi Moïse devait-il mourir ? Parmi les nombreux commentaires consacrés à sa mort, une tradition midrashique rapporte un dialogue entre Dieu et l’âme de Moïse qui rappelle étrangement, par sa structure, le dialogue entre Dieu et la lune. Lorsque vint le moment pour Moïse de quitter ce monde, le Saint, béni soit-Il, dit à son âme : — Ma fille, cent vingt années ont été fixées pour que tu demeures dans le corps de Moïse. Le temps est maintenant venu. Sors, ne tarde pas. L’âme répondit : — Maître du monde, je sais que Tu es le Dieu de tous les esprits et de toutes les âmes, et que les âmes des vivants et des morts sont entre Tes mains. Mais existe-t-il dans le monde un corps plus pur que celui de Moïse ? Depuis le jour où Tu m’as placée en lui, je n’ai rien trouvé d’impur en lui. Je ne veux pas le quitter. Le Saint, béni soit-Il, lui dit : — Sors de ce corps, et Je te ferai monter jusqu’aux plus hauts cieux. Je te placerai sous le Trône de Ma gloire. Mais l’âme répondit : — Maître du monde, je préfère demeurer dans le corps de Moïse plutôt que parmi les anges sous le Trône de Ta gloire. Alors le Saint, béni soit-Il, embrassa Moïse et recueillit son âme dans un baiser. Et, selon une tradition rapportée autour de la mort de Moïse, Dieu pleure. Dieu pleure. Cette larme n’est-elle pas un séisme dans la Torah ? Et ce dialogue ne semble-t-il pas répondre, à des siècles de distance dans l’ordre des textes, au dialogue entre Dieu et la lune ? La diminution de la lune était nécessaire pour que le monde puisse exister. La disparition de Moïse serait-elle, elle aussi, une diminution nécessaire ? Le Talmud, dans Baba Batra 75a, rapporte cette parole célèbre : « Le visage de Moïse était comme

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Vaet’hanan – Partie 1 : La « faille » de la Torah

La paracha de Vaet’hanan s’ouvre sur ce verset : « J’ai supplié Hachem en ce temps-là » (Devarim 3, 23). Et, évidemment, cette supplication nous plonge dans mille interrogations. Après avoir vaincu Si’hon et Og, partagé leur territoire entre les tribus de Ruben, de Gad et la moitié de la tribu de Menaché, nommé Josué pour lui succéder et l’avoir encouragé à être fort et courageux dans le combat qui l’attend en terre de Canaan, Moïse se met à supplier Dieu d’annuler le décret lui interdisant d’entrer en terre d’Israël. On est surpris, car ce décret a déjà fait l’objet de nombreux commentaires et semble désormais scellé. Mais on est surpris aussi parce que nous ne sommes pas habitués à entendre Moïse supplier. Cette supplication nous conduit à porter sur lui un regard plein de reconnaissance et d’admiration. Jusqu’au bout de sa vie, Moïse sert Dieu avec authenticité. Jusqu’au bout, il demeure engagé, avec une fidélité absolue, dans la mission qui a façonné son identité. Rachi nous donne un premier élément d’explication du mot vaet’hanan, « j’ai supplié ». La notion de supplication, ‘hinoun, implique celle de don gratuit, ‘hinam. Même si les justes pourraient invoquer leurs bonnes actions et leurs mérites, ils ne demandent à Dieu qu’un don gratuit. Rachi propose également une autre explication : vaet’hanan est l’une des dix expressions par lesquelles la prière est désignée. Mais une difficulté demeure. Pourquoi supplier ? Dieu a certes déclaré que le décret était scellé, mais Moïse aurait pu argumenter, comme il a su si bien le faire pendant les quarante années du désert. Pourquoi, ici, ne discute-t-il pas ? Pourquoi n’argumente-t-il pas ? Est-ce parce que, cette fois, il prie pour lui-même ? Mais alors, précisément, pourquoi choisit-il la supplication ? Le Me’am Loez pose une question proche : pourquoi Moïse emploie-t-il ici l’expression vaet’hanan, « je suppliai », alors qu’après la faute du Veau d’or il avait employé le langage de la prière, vaetpalel ? Les sources de notre tradition proposent plusieurs réponses. Nous en retiendrons trois. La disparition de la génération du désert La première nous est transmise au moyen d’une parabole. Une reine avait donné un fils au roi. Tant que l’enfant était en vie, elle s’adressait au roi avec confiance. Elle parlait avec assurance et courage, forte de la présence de son fils. Elle n’avait peur de rien. Mais lorsque l’enfant mourut et qu’elle se retrouva seule, sa position changea. Les gardes ne la laissaient même plus entrer librement dans la salle privée du roi. Il en aurait été de même pour Moïse. Tant que la génération de la sortie d’Égypte était en vie, Moïse parlait avec force et courage. Il priait pour le peuple et n’hésitait pas à tenir tête, pour ainsi dire, à Dieu lorsque celui-ci lui disait : « Ton peuple a fauté. » Mais cette génération avait disparu, condamnée à mourir dans le désert après la faute des explorateurs. Il ne restait désormais que ses enfants. La place de Moïse n’était donc plus exactement la même. Une part de sa force lui venait de sa responsabilité envers cette génération qu’il avait fait sortir d’Égypte, portée et défendue pendant quarante ans. Une fois cette génération disparue, Moïse ne pouvait plus prier avec la même force ni avec la même assurance. Alors, il supplie. Lorsque le décret devient un serment La seconde interprétation est magistrale. Elle nous donne un aperçu du niveau de lecture auquel se situent les Sages de notre tradition. Lorsque Dieu s’emporta contre lui, Moïse pensa d’abord qu’il s’agissait d’une sanction qui pourrait être annulée. Il se serait dit : « Lorsque viendra le moment d’entrer en terre d’Israël, je prierai. Les enfants d’Israël ont fauté à plusieurs reprises et Dieu leur a pardonné après ma prière. Moi aussi, je prierai, et Dieu annulera le décret. » Mais Dieu fit le serment que Moïse n’entrerait pas en Terre sainte. Lorsque Moïse comprit que le décret était désormais scellé, il se mit à jeûner et à supplier Dieu, debout, selon le récit midrashique, dans une petite fosse qu’il avait creusée. Moïse supplia avec une telle intensité que le ciel et la terre se mirent à trembler. Mais le décret était scellé. Dieu ordonna aux portes du ciel de ne pas laisser passer sa prière. Lorsque les anges de l’armée céleste comprirent que Dieu Lui-même avait interdit que la prière de Moïse soit reçue, ils s’exclamèrent que Dieu ne fait de favoritisme pour personne, ni pour le grand ni pour le petit.Même Moïse ne peut échapper au décret. Le don gratuit La troisième explication est plus classique, mais elle n’est pas moins profonde. Même lorsqu’ils ont accompli de nombreuses bonnes actions, les justes ne demandent pas à Dieu de les exaucer en vertu de leurs mérites. Ils sollicitent un don gratuit. Ils ne veulent pas, selon cette conception, que les bienfaits reçus ici-bas soient déduits de leur mérite. Moïse ne réclame donc rien. Il supplie. Ces trois interprétations nous permettent de mieux comprendre le récit. Mais elles ouvrent également la voie à une autre lecture. Si Moïse avait demandé à entrer en terre d’Israël au nom de son mérite, Dieu aurait-il pu lui refuser cette demande ? Moïse savait ce qu’il représentait. Il savait aussi, peut-être, que son entrée en terre d’Israël aurait posé un problème d’une tout autre nature. Car si Moïse était entré en terre d’Israël, le peuple aurait-il pu y demeurer ? Il existe un décalage immense entre le niveau d’absolu atteint par Moïse — un absolu sans compromis — et le niveau nécessairement plus relatif auquel se situe le peuple dans l’histoire. Moïse n’entre peut-être pas en terre d’Israël à cause de ce qu’il a fait.Il n’y entre pas à cause de ce qu’il est. Dès lors, sa supplication prend un sens nouveau. En suppliant, Moïse laisse son mérite de côté. Il ne contraint pas, pour ainsi dire, l’histoire par la puissance de ce qu’il est. Il rend possible le refus de Dieu. S’il avait invoqué son

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Devarim : Les sept justes d’Israël

Une énigme dès le premier verset Le premier verset du livre de Devarim est l’un des plus énigmatiques de toute la Torah. À première lecture, il ne semble être qu’une simple succession de lieux. Pourtant, Rachi nous invite à lire ce verset autrement. Les lieux ne sont pas ici des indications géographiques ; ils constituent autant d’allusions aux grandes fautes commises par Israël durant les quarante années du désert. Moïse choisit de reprendre son peuple sans l’humilier : il rappelle les fautes sans jamais les nommer explicitement. Ainsi, « le désert » évoque les récriminations contre Dieu ; « la plaine », la faute de Baal Péor ; « face à Souf », la révolte au bord de la mer ; « Paran », l’affaire des explorateurs ; « Hatséroth », la révolte de Qora’h ou la médisance de Myriam ; enfin « Di-Zahav », le Veau d’or. Le premier verset devient ainsi un résumé spirituel de toutes les fautes commises par Israël pendant la traversée du désert. Une seconde énigme Quelques versets plus loin (Devarim 1,8), Rachi encore lui attire notre attention : « Pourquoi le texte continue-t ’il en mentionnant encore Abraham, Isaac et Jacob, alors qu’il venait de dire … à vos pères ? Le Sifrei, repris par Rachi, explique que chacun des Patriarches possédait à lui seul un mérite suffisant pour que la Terre soit donnée à Israël. Le Mé’am Lo’ez rapproche ce verset d’un enseignement du Devarim Rabbah relatif à la faute des explorateurs. Dans sa présentation, Moïse cherche les justes dont le mérite pourrait sauver Israël. Il n’en trouve que sept et doit invoquer le mérite des trois Patriarches pour compléter leur défense. C’est la raison le noms des trois patriarches sont nommés dans le verset après avoir dit …à vos pères. Les sept justes du désert Le Mé’am Lo’ez retient les sept personnages suivants : Moïse, Aaron, Éléazar, Ithamar, Josué, Caleb et Pinhas. Cette liste est surprenante. Pourquoi précisément ces sept-là ? Une lecture possible du premier verset En revenant au premier verset de Devarim, une hypothèse apparaît. Chacun des lieux rappelés par Moïse semble faire émerger la figure de celui qui, au cœur de la crise, a permis à Israël de demeurer fidèle à son Alliance. Dans le désert, Moïse répond aux plaintes du peuple. Face à Souf, Nahchon ben Aminadav s’élance dans la mer. À Paran, Josué et Caleb refusent le rapport des explorateurs. À Hatséroth apparaissent Aaron, Éléazar et Ithamar, tandis qu’Eldad et Meïdad prophétisent dans le camp. Dans la plaine, Pinhas met fin à la plaie de Baal Péor. Enfin, à Di-Zahav, Aaron occupe une place centrale dans l’épisode du Veau d’or. Mais une difficulté surgit immédiatement. Si Nahchon, Eldad et Meïdad sont eux aussi des figures majeures de cette génération, pourquoi ne figurent-ils pas parmi les justes invoqués par Moïse ?  Si l’on ajoute Nahchon ben Aminadav, Eldad et Meïdad aux sept justes retenus par le Mé’am Lo’ez, on obtient précisément dix hommes. Or dix est justement le nombre que Moïse cherche à atteindre lorsqu’il invoque le précédent de Sodome. Il ne manquerait donc plus personne. Moïse n’aurait pas eu besoin d’appeler le mérite d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. C’est ici que l’étonnement devient total : pourquoi ces trois figures, pourtant si grandes, ne sont-elles pas recevables dans ce décompte ? Leur absence n’est pas seulement surprenante ; elle oblige les Patriarches à entrer de nouveau dans l’histoire pour sauver Israël. Une hypothèse Moïse est le plus grand défenseur d’Israël. Si le salut du peuple dépend réellement de la présence de justes, il est difficile d’imaginer qu’il ait oublié des mérites susceptibles d’infléchir le jugement divin. Leur absence paraît donc volontaire. Une première hypothèse serait de distinguer les héros d’un événement des hommes qui portent Israël pendant toute son histoire. Nahchon accomplit un acte fondateur. Eldad et Meïdad reçoivent l’esprit prophétique. Les sept personnages retenus, eux, traversent toutes les grandes crises du désert. Leur fidélité n’est pas ponctuelle ; elle est éprouvée durant quarante années. Conclusion Cette lecture demeure une hypothèse. Elle n’est formulée explicitement ni par Rachi, ni par le Sifrei, ni même par le Devarim Rabbah. Pourtant, elle éclaire d’une manière nouvelle le premier verset de Devarim. Celui-ci ne rappellerait pas seulement les fautes d’Israël ; il évoquerait aussi, en filigrane, ceux grâce auxquels Israël a traversé chacune de ces crises. Reste alors une dernière question. Comment comprendre que, parmi toute une génération sortie d’Égypte, seuls sept justes soient finalement invoqués pour défendre Israël devant le tribunal divin ? Cette interrogation nous conduit peut-être à redécouvrir ce qu’est véritablement un tsaddik : non seulement un homme capable d’un acte héroïque, mais un homme dont la fidélité accompagne un peuple tout entier jusqu’au terme de sa mission. Olivier CohenDepuis les enseignements de Manitou

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Refidim et Qadesh : Les eaux de la controverse

De Massé à Devarim Dans le premier chapitre du livre de Devarim, Moïse reprend le récit des différentes étapes traversées par Israël dans le désert. Il ne s’agit pas d’un simple résumé historique : Moïse relit le parcours du peuple à partir de ses crises, de ses fautes et des moments où Israël a irrité Dieu. Une transition semble ici s’opérer avec la paracha de Massé. Là où Massé faisait l’inventaire des quarante-deux étapes des Hébreux dans le désert, Devarim revient sur le sens intérieur de ce parcours. Il ne s’agit plus seulement de savoir où Israël est passé, mais ce que ces passages ont révélé de lui. Ce premier chapitre se termine à Qadesh : « Vous êtes demeurés à Qadesh de nombreux jours, comme les jours où vous y avez demeuré » (Devarim 1,46). Le verset est étrange par sa formulation même. Rachi, suivant le Seder Olam, y voit l’indication d’un long séjour : dix-neuf années passées à Qadesh, puis dix-neuf autres années de marches chaotiques avant un retour à Qadesh. Ibn Ezra, de son côté, refuse d’en tirer une chronologie précise et comprend simplement que le peuple y demeura longtemps. Quoi qu’il en soit, Qadesh n’est pas un lieu quelconque. C’est là que meurt Myriam. Et, comme pour révéler le mérite par lequel Israël avait bénéficié de l’eau dans le désert, la Torah ajoute aussitôt qu’il n’y avait plus d’eau pour l’assemblée. Ce récit nous renvoie inévitablement à un autre épisode : celui de Refidim. Les deux récits semblent se parler, se répondre, et former ensemble une clé de lecture de toute la traversée du désert. Refidim : le commencement du désert À Refidim, Israël vient tout juste de sortir d’Égypte. Le peuple pense encore comme un peuple d’esclaves. Sa réaction devant chaque difficulté est la peur : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? » Le manque d’eau devient immédiatement une mise en accusation de Moïse et, à travers lui, de Dieu. Dieu demande alors à Moïse de frapper le rocher. Pourquoi frapper ? On peut comprendre que cette première génération a encore besoin d’une démonstration de puissance. Elle vient d’un monde où la force dominait tout : la force de Pharaon, la force de l’esclavage, la force des coups. Dieu lui parle encore dans un langage qu’elle peut entendre : celui d’un miracle visible, spectaculaire, presque violent dans sa forme. Le rocher devient alors comme une image de l’Égypte : une matière dure qui ne cède que devant une force extérieure. Frapper le rocher correspond au moment spirituel d’Israël. Le peuple n’est pas encore prêt à entendre que la parole seule peut transformer le réel. Qadesh : la fin du désert À Qadesh, nous sommes presque à la fin de la traversée. La première génération a disparu. Une nouvelle génération se tient devant Moïse, appelée à entrer en Terre d’Israël. Elle a grandi avec la manne, par le mérite de Moïse ; avec les nuées de gloire, par le mérite d’Aharon ; avec le puits, par le mérite de Myriam ; avec le Tabernacle ; avec quarante années de miracles. On pourrait donc s’attendre à un autre niveau spirituel. Et, précisément, l’ordre divin change. Dieu ne dit plus à Moïse de frapper le rocher. Il lui dit : « Vous parlerez au rocher. » Ce changement n’est pas anodin. Il marque une transformation de la pédagogie divine. Au commencement, Dieu enseigne par la puissance. À la maturité, Il veut enseigner par la parole. Un peuple devenu adulte doit comprendre que la parole de Dieu transforme le monde sans violence. Le miracle attendu à Qadesh devait être moins spectaculaire, mais plus intérieur. La faute de Moïse : un geste ancien dans un monde nouveau Pourquoi Moïse frappe-t-il le rocher ? C’est toute la difficulté. Moïse semble reproduire ce qui avait fonctionné quarante ans auparavant. Il répond au nouveau défi avec l’ancienne méthode. Il frappe même deux fois. La Torah semble montrer qu’il n’a pas seulement désobéi à un ordre ponctuel, mais qu’il a manqué le sens du changement demandé par Dieu. Le reproche divin est formulé ainsi : « Parce que vous n’avez pas cru en Moi pour Me sanctifier aux yeux des enfants d’Israël… » Le mot essentiel est : « Me sanctifier ». Si Moïse avait simplement parlé au rocher et que celui-ci avait donné de l’eau, Israël aurait compris une leçon fondamentale : si un rocher écoute la parole de Dieu, combien plus l’homme doit-il apprendre à l’écouter. Cette leçon disparait, s’évanouie, lorsque Moïse frappe. L’eau sort malgré tout, mais le signe n’est plus le même. À Refidim, il fallait frapper. À Qadesh, il fallait parler. La différence n’est pas seulement entre deux gestes, mais entre deux âges de l’histoire d’Israël. Deux pédagogies La différence la plus profonde est peut-être là. À Refidim, une génération sort de l’esclavage : Dieu lui parle par la puissance. À Qadesh, une génération s’apprête à entrer en Terre d’Israël : Dieu veut lui parler par la responsabilité. Plusieurs maîtres développent une lecture symbolique du rocher. Le rocher peut représenter le cœur humain. Au début, un cœur fermé peut avoir besoin d’un choc. Plus tard, un cœur mûr doit pouvoir s’ouvrir par la parole. C’est aussi le langage des prophètes : la parole divine n’a pas seulement pour fonction de contraindre l’homme de l’extérieur, mais de le transformer de l’intérieur. Maïmonide insiste sur la colère de Moïse : « Écoutez donc, rebelles ! » En s’emportant, Moïse donne au peuple l’impression que Dieu agit avec colère. Cette colère lui fait perdre, même un instant, la maîtrise et l’autorité naturelle qui caractérisaient sa conduite. Nahmanide, lui, insiste davantage sur l’écart entre l’ordre divin et l’action de Moïse : Dieu avait demandé de parler, non de frapper. Même si l’eau sort, le miracle n’est pas celui qui devait se produire. Le peuple reçoit de l’eau, mais il ne reçoit pas la leçon. Manitou : Moïse n’est pas écarté parce qu’il serait inadéquat C’est ici que l’enseignement de Manitou

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Choftim : l’organisation politique de la Cité

«  Shoftim : l’organisation politique de la Cité La parasha Shoftim, les Juges, est entièrement consacrée aux instances souveraines, politiques et gouvernementales, à l’autorité judiciaire, à l’institution sacerdotale, à l’autorité morale et prophétique dans l’étendue et les limites respectives de leur pouvoir et de ce qui relève, en propre, de leur responsabilité. Le tout, une fois les enfants d’Israël installés sur leur territoire national, forme le משכן, la résidence divine, la Maison de la Présence, Shemot, XXV, 8 : « Ils feront pour Moi un sanctuaire et Je résiderai parmi eux ». Car durant les six jours de la Création, au commencement, alors qu’Il était Seul présent, le Créateur a façonné une demeure pour l’homme ; depuis, l’homme a pour tâche d’apprêter une demeure pour Dieu. En effet, le terme hébreuמשכן  est l’acronyme de מלך, roi, l’exécutif, le politique ; שופט, juge, le législatif, les tribunaux de vérité morale absolue ; כהן, Cohen, le sacerdotal qui a pour fonction d’affirmer l’évidence de la Présence et de faire la paix entre les hommes, entre les réshaïm-hors-la-loi et les tsadiqim-justes ; נביא, prophète, le prophétisme, le lien entre la spiritualité et l’éthique, la Voix de Dieu vers l’homme qui détermine le milieu humain où la révélation de la Loi est assurée. La notion de justice est donc étroitement liée à celles de royauté, sacerdoce et prophétie. Ces notions morales sont évoquées et développées tout au long de l’époque de la judicature biblique : Shoftim, les Juges qui incarnent le comportement moral dans le respect des commandements divins, tant à l’échelle individuelle que collective. Les Juges bibliques ont mis en évidence le lien étroit qui existe entre la place que tient la justice morale dans les principes directeurs de la vie de la société hébreue et la santé naturelle du peuple qu’elle régit. À ce titre, les Juges bibliques ne sont pas des usagers des bancs du tribunal, spécialistes en jurisprudence, mais des défenseurs dévoués à Israël, des abstèmes, les nazirs, tel Shimshone le vaillant, des politiciens dévoués et engagés, des élus de Dieu, des prophètes, des agriculteurs investis par l’esprit, des fervents à la cause et même des brigands de grands chemins, dévoués au Seigneur, qui ont fait régner la loi de la jungle mais loi tout de même, des chefs charismatiques de gangs très disciplinés, des gens de rien équipés pour le combat militaire, des fils de prostituée tel que Yifta’h (Shoftim, XI, 1), des justes cachés toujours prêts à intervenir pour le bien de la patrie, tous serviteurs de Moshé, notre maître, exigeant, à leur paroxysme, la justice et la vérité. La notion de justice, צדק Tsédeq en hébreu signifie le fait d’être en relation de justesse avec la Loi, c’est une des conditions nécessaires pour accéder au salut. Le tsadiq, le juste, est celui qui choisit pour sa condition de vie la Loi morale vraie de Moshé, notre maître, en tant que Révélation donnée et transmise jusqu’à nos jours, Devarim, XVI, 20 : « Tsédeq tsédeq tirdof, la justice, la justice juste tu poursuivras, afin que tu vives et que tu te maintiennes en possession du pays que le Seigneur, ton Dieu, te donne ». D’une part, il y a la justice absolue, théorique, en connaissance pleine et entière de la Loi telle qu’elle est dans le monde idéal et d’autre part, il y a la justice concrète, pratique, pragmatique qui prend aussi en ligne de compte les circonstances de la réalité, les aléas des témoignages. Le juste est celui qui est en accord de justesse avec la Loi, en adéquation avec la Loi, relevant d’une volonté d’exactitude authentique avec l’ordre des valeurs dans sa relation à autrui. La répétition du terme tsédeq signifie qu’à l’intérieur de l’administration législative strictement judiciaire, il y a lieu de rechercher une judicature au-delà de la stricte rigueur. Il ne s’agit donc pas de se suffire d’appliquer une justice formelle pour satisfaire à la convention sociale de la justesse légale à la Loi, même si elle est en conformité avec un ordre de valeurs. Mais il s’agit de rechercher ce qui est juste dans la justice qui dépasserait sa propre exactitude de ce qui est dû et intégrerait la charité, notion contraire à la justice. Cette justice se conformant à la stricte Loi en respectant la charité est appelée tsédaqa qui réunit les contraires, à la fois de l’ordre du דין din, la rigueur, et du חסד ‘hessed, la charité. צדקה tsédaqa, le tsédeq au féminin La tsédaqa englobe les valeurs morales de justice pratique, de laquelle découlent les vertus de droiture. Elle n’a pas de terme équivalent en français car l’unification des contraires, – l’unité des valeurs, – est spécifique à l’identité hébreue, puisque pour être morale, la justice doit intégrer la charité pour devenir la justice juste, empreinte de charité, dont la légalité est la moralité. Car toute forme de justice n’est pas bonne à la vie et que, à l’échelle de la collectivité, la violation de la moralité mène à la maladie, parfois mortelle. Or, pour que le salut de la société des hommes advienne, il faut que dans les relations humaines inter-sociales, entre divers pays, entre peuples du monde, la légalité ne doit pas prendre le pas sur la moralité. Faisant fi de la justice juste, les données du problème moral seraient définitivement faussées. L’unité du peuple et l’unité de la terre Selon la stricte justice, lors du Jugement de Shlomo, le roi ordonne l’épreuve du glaive de couper l’enfant en deux, mais sa profonde intention est de découvrir la véritable mère, viscéralement clémente, alors que la fausse mère, dans son désespoir, dévoile sa tendance à l’autodestruction (I Mélakhim III). Cependant, le roi Shlomo, dans sa sagesse inégalée, révèle la charité dans la justice. Par extrapolation, ce grand enfant qu’est le peuple hébreu ne doit pas être scindé en différents clans ou courants, mais soudé côte à côte, tel un seul homme avec un seul idéal. De même, la Terre d’Israël doit rester dans son entièreté et non pas être distribuée à des ennemis à qui elle n’a jamais appartenue,

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