Devarim : Les sept justes d’Israël

Olivier Cohen

Une énigme dès le premier verset

Le premier verset du livre de Devarim est l’un des plus énigmatiques de toute la Torah. À première lecture, il ne semble être qu’une simple succession de lieux. Pourtant, Rachi nous invite à lire ce verset autrement. Les lieux ne sont pas ici des indications géographiques ; ils constituent autant d’allusions aux grandes fautes commises par Israël durant les quarante années du désert. Moïse choisit de reprendre son peuple sans l’humilier : il rappelle les fautes sans jamais les nommer explicitement.

Ainsi, « le désert » évoque les récriminations contre Dieu ; « la plaine », la faute de Baal Péor ; « face à Souf », la révolte au bord de la mer ; « Paran », l’affaire des explorateurs ; « Hatséroth », la révolte de Qora’h ou la médisance de Myriam ; enfin « Di-Zahav », le Veau d’or. Le premier verset devient ainsi un résumé spirituel de toutes les fautes commises par Israël pendant la traversée du désert.

Une seconde énigme

Quelques versets plus loin (Devarim 1,8), Rachi encore lui attire notre attention : « Pourquoi le texte continue-t ’il en mentionnant encore Abraham, Isaac et Jacob, alors qu’il venait de dire … à vos pères ? Le Sifrei, repris par Rachi, explique que chacun des Patriarches possédait à lui seul un mérite suffisant pour que la Terre soit donnée à Israël.

Le Mé’am Lo’ez rapproche ce verset d’un enseignement du Devarim Rabbah relatif à la faute des explorateurs. Dans sa présentation, Moïse cherche les justes dont le mérite pourrait sauver Israël. Il n’en trouve que sept et doit invoquer le mérite des trois Patriarches pour compléter leur défense. C’est la raison le noms des trois patriarches sont nommés dans le verset après avoir dit …à vos pères.

Les sept justes du désert

Le Mé’am Lo’ez retient les sept personnages suivants : Moïse, Aaron, Éléazar, Ithamar, Josué, Caleb et Pinhas.

Cette liste est surprenante. Pourquoi précisément ces sept-là ?

Une lecture possible du premier verset

En revenant au premier verset de Devarim, une hypothèse apparaît. Chacun des lieux rappelés par Moïse semble faire émerger la figure de celui qui, au cœur de la crise, a permis à Israël de demeurer fidèle à son Alliance.

Dans le désert, Moïse répond aux plaintes du peuple. Face à Souf, Nahchon ben Aminadav s’élance dans la mer. À Paran, Josué et Caleb refusent le rapport des explorateurs. À Hatséroth apparaissent Aaron, Éléazar et Ithamar, tandis qu’Eldad et Meïdad prophétisent dans le camp. Dans la plaine, Pinhas met fin à la plaie de Baal Péor. Enfin, à Di-Zahav, Aaron occupe une place centrale dans l’épisode du Veau d’or.

Mais une difficulté surgit immédiatement. Si Nahchon, Eldad et Meïdad sont eux aussi des figures majeures de cette génération, pourquoi ne figurent-ils pas parmi les justes invoqués par Moïse ? 

Si l’on ajoute Nahchon ben Aminadav, Eldad et Meïdad aux sept justes retenus par le Mé’am Lo’ez, on obtient précisément dix hommes.

Or dix est justement le nombre que Moïse cherche à atteindre lorsqu’il invoque le précédent de Sodome. Il ne manquerait donc plus personne. Moïse n’aurait pas eu besoin d’appeler le mérite d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

C’est ici que l’étonnement devient total : pourquoi ces trois figures, pourtant si grandes, ne sont-elles pas recevables dans ce décompte ? Leur absence n’est pas seulement surprenante ; elle oblige les Patriarches à entrer de nouveau dans l’histoire pour sauver Israël.

Une hypothèse

Moïse est le plus grand défenseur d’Israël. Si le salut du peuple dépend réellement de la présence de justes, il est difficile d’imaginer qu’il ait oublié des mérites susceptibles d’infléchir le jugement divin. Leur absence paraît donc volontaire.

Une première hypothèse serait de distinguer les héros d’un événement des hommes qui portent Israël pendant toute son histoire. Nahchon accomplit un acte fondateur. Eldad et Meïdad reçoivent l’esprit prophétique. Les sept personnages retenus, eux, traversent toutes les grandes crises du désert. Leur fidélité n’est pas ponctuelle ; elle est éprouvée durant quarante années.

Conclusion

Cette lecture demeure une hypothèse. Elle n’est formulée explicitement ni par Rachi, ni par le Sifrei, ni même par le Devarim Rabbah. Pourtant, elle éclaire d’une manière nouvelle le premier verset de Devarim. Celui-ci ne rappellerait pas seulement les fautes d’Israël ; il évoquerait aussi, en filigrane, ceux grâce auxquels Israël a traversé chacune de ces crises.

Reste alors une dernière question. Comment comprendre que, parmi toute une génération sortie d’Égypte, seuls sept justes soient finalement invoqués pour défendre Israël devant le tribunal divin ? Cette interrogation nous conduit peut-être à redécouvrir ce qu’est véritablement un tsaddik : non seulement un homme capable d’un acte héroïque, mais un homme dont la fidélité accompagne un peuple tout entier jusqu’au terme de sa mission.

Olivier Cohen
Depuis les enseignements de Manitou

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