La paracha de Vaet’hanan s’ouvre sur ce verset : « J’ai supplié Hachem en ce temps-là » (Devarim 3, 23). Et, évidemment, cette supplication nous plonge dans mille interrogations.
Après avoir vaincu Si’hon et Og, partagé leur territoire entre les tribus de Ruben, de Gad et la moitié de la tribu de Menaché, nommé Josué pour lui succéder et l’avoir encouragé à être fort et courageux dans le combat qui l’attend en terre de Canaan, Moïse se met à supplier Dieu d’annuler le décret lui interdisant d’entrer en terre d’Israël.
On est surpris, car ce décret a déjà fait l’objet de nombreux commentaires et semble désormais scellé. Mais on est surpris aussi parce que nous ne sommes pas habitués à entendre Moïse supplier.
Cette supplication nous conduit à porter sur lui un regard plein de reconnaissance et d’admiration. Jusqu’au bout de sa vie, Moïse sert Dieu avec authenticité. Jusqu’au bout, il demeure engagé, avec une fidélité absolue, dans la mission qui a façonné son identité.
Rachi nous donne un premier élément d’explication du mot vaet’hanan, « j’ai supplié ». La notion de supplication, ‘hinoun, implique celle de don gratuit, ‘hinam. Même si les justes pourraient invoquer leurs bonnes actions et leurs mérites, ils ne demandent à Dieu qu’un don gratuit.
Rachi propose également une autre explication : vaet’hanan est l’une des dix expressions par lesquelles la prière est désignée.
Mais une difficulté demeure. Pourquoi supplier ? Dieu a certes déclaré que le décret était scellé, mais Moïse aurait pu argumenter, comme il a su si bien le faire pendant les quarante années du désert. Pourquoi, ici, ne discute-t-il pas ? Pourquoi n’argumente-t-il pas ? Est-ce parce que, cette fois, il prie pour lui-même ? Mais alors, précisément, pourquoi choisit-il la supplication ?
Le Me’am Loez pose une question proche : pourquoi Moïse emploie-t-il ici l’expression vaet’hanan, « je suppliai », alors qu’après la faute du Veau d’or il avait employé le langage de la prière, vaetpalel ?
Les sources de notre tradition proposent plusieurs réponses. Nous en retiendrons trois.
La disparition de la génération du désert
La première nous est transmise au moyen d’une parabole. Une reine avait donné un fils au roi. Tant que l’enfant était en vie, elle s’adressait au roi avec confiance. Elle parlait avec assurance et courage, forte de la présence de son fils. Elle n’avait peur de rien. Mais lorsque l’enfant mourut et qu’elle se retrouva seule, sa position changea. Les gardes ne la laissaient même plus entrer librement dans la salle privée du roi.
Il en aurait été de même pour Moïse. Tant que la génération de la sortie d’Égypte était en vie, Moïse parlait avec force et courage. Il priait pour le peuple et n’hésitait pas à tenir tête, pour ainsi dire, à Dieu lorsque celui-ci lui disait : « Ton peuple a fauté. »
Mais cette génération avait disparu, condamnée à mourir dans le désert après la faute des explorateurs. Il ne restait désormais que ses enfants. La place de Moïse n’était donc plus exactement la même. Une part de sa force lui venait de sa responsabilité envers cette génération qu’il avait fait sortir d’Égypte, portée et défendue pendant quarante ans. Une fois cette génération disparue, Moïse ne pouvait plus prier avec la même force ni avec la même assurance.
Alors, il supplie.
Lorsque le décret devient un serment
La seconde interprétation est magistrale. Elle nous donne un aperçu du niveau de lecture auquel se situent les Sages de notre tradition.
Lorsque Dieu s’emporta contre lui, Moïse pensa d’abord qu’il s’agissait d’une sanction qui pourrait être annulée. Il se serait dit :
« Lorsque viendra le moment d’entrer en terre d’Israël, je prierai. Les enfants d’Israël ont fauté à plusieurs reprises et Dieu leur a pardonné après ma prière. Moi aussi, je prierai, et Dieu annulera le décret. »
Mais Dieu fit le serment que Moïse n’entrerait pas en Terre sainte.
Lorsque Moïse comprit que le décret était désormais scellé, il se mit à jeûner et à supplier Dieu, debout, selon le récit midrashique, dans une petite fosse qu’il avait creusée.
Moïse supplia avec une telle intensité que le ciel et la terre se mirent à trembler. Mais le décret était scellé. Dieu ordonna aux portes du ciel de ne pas laisser passer sa prière.
Lorsque les anges de l’armée céleste comprirent que Dieu Lui-même avait interdit que la prière de Moïse soit reçue, ils s’exclamèrent que Dieu ne fait de favoritisme pour personne, ni pour le grand ni pour le petit.Même Moïse ne peut échapper au décret.
Le don gratuit
La troisième explication est plus classique, mais elle n’est pas moins profonde.
Même lorsqu’ils ont accompli de nombreuses bonnes actions, les justes ne demandent pas à Dieu de les exaucer en vertu de leurs mérites. Ils sollicitent un don gratuit. Ils ne veulent pas, selon cette conception, que les bienfaits reçus ici-bas soient déduits de leur mérite. Moïse ne réclame donc rien.
Il supplie.
Ces trois interprétations nous permettent de mieux comprendre le récit. Mais elles ouvrent également la voie à une autre lecture.
Si Moïse avait demandé à entrer en terre d’Israël au nom de son mérite, Dieu aurait-il pu lui refuser cette demande ?
Moïse savait ce qu’il représentait. Il savait aussi, peut-être, que son entrée en terre d’Israël aurait posé un problème d’une tout autre nature. Car si Moïse était entré en terre d’Israël, le peuple aurait-il pu y demeurer ? Il existe un décalage immense entre le niveau d’absolu atteint par Moïse — un absolu sans compromis — et le niveau nécessairement plus relatif auquel se situe le peuple dans l’histoire.
Moïse n’entre peut-être pas en terre d’Israël à cause de ce qu’il a fait.Il n’y entre pas à cause de ce qu’il est.
Dès lors, sa supplication prend un sens nouveau. En suppliant, Moïse laisse son mérite de côté. Il ne contraint pas, pour ainsi dire, l’histoire par la puissance de ce qu’il est. Il rend possible le refus de Dieu.
S’il avait invoqué son mérite, sa demande aurait peut-être dû être agréée. Mais son entrée en terre d’Israël aurait alors pu rendre vaine, ou du moins impossible à poursuivre, l’histoire qu’il avait lui-même contribué à faire naître.
En suppliant, Moïse offre une alternative. Il accepte que son mérite ne soit pas l’argument décisif. Il laisse à l’histoire la possibilité de continuer sans lui.
C’est face à cette tension que Manitou nous interpelle par une question radicale :
« La question n’est pas : pourquoi Moïse n’est-il pas entré en terre d’Israël ? La question est : pourquoi Moïse est-il mort ? »
Dans notre tradition, la mort est liée à la faute. Or, selon la lecture de Manitou, Moïse n’a pas véritablement fauté.
L’épisode de Qadesh, celui des eaux de la controverse, au cours duquel Moïse frappe le rocher au lieu de lui parler, ne constituerait pas, dans cette lecture, une faute au sens ordinaire du terme. Alors pourquoi Moïse doit-il mourir ?
La littérature midrashique consacrée à la mort de Moïse semble elle-même éprouver cette difficulté.
Au moment fixé pour sa mort, Dieu ordonne à l’âme de Moïse de quitter son corps.
Mais l’âme refuse. « Maître du monde, existe-t-il un corps plus pur que celui-ci ? Je ne veux pas le quitter. » Dieu lui demande de sortir. Son temps est venu.
Mais l’âme supplie encore. Depuis le jour où Dieu l’a placée dans le corps de Moïse, quelle faute y a-t-elle trouvée ? Pourquoi devrait-elle quitter celui qui a parlé avec Dieu face à face, qui est monté dans la nuée, qui a reçu la Torah et dont le corps est devenu le lieu d’une proximité sans égale avec la Présence divine ?
L’âme de Moïse ne veut pas partir.
Finalement, Dieu Lui-même recueille l’âme de Moïse par un baiser.
C’est la mitat neshikah, la « mort par le baiser » divin. Moïse ne meurt pas sous l’action de l’ange de la mort. Son âme est reprise directement par Celui qui la lui avait donnée.
Le midrash transforme ainsi la mort de Moïse en une ultime scène d’intimité. Son âme refuse de quitter son corps, et Dieu ne confie à aucun intermédiaire le soin de la recueillir. La séparation ultime devient elle-même une rencontre : le dernier souffle de Moïse est un baiser de Dieu.
Et une tradition midrashique ajoute alors une image vertigineuse : Dieu pleure.
Si l’on suit la lecture de Manitou, la question demeure donc entière.
Si Moïse n’a pas fauté, la véritable question n’est peut-être pas de savoir pourquoi il n’est pas entré en terre d’Israël. La véritable question est : pourquoi est-il mort ?
Et à cette question, il semble que nous ne possédions pas de réponse définitive.
Mais, devant cette tension, la suite du récit ne nous apporte-t-elle pas au moins un commencement de réponse ? Dieu permet à Moïse de voir la Terre. Et peut-être de la voir comme personne d’autre ne pourra jamais la voir. Est-ce une compensation ? Est-ce une manière de réparer, autant qu’il est possible, l’injustice faite à Moïse : devoir mourir pour que l’histoire puisse continuer ?
Car c’est peut-être là que se trouve le paradoxe. Moïse doit disparaître non parce qu’il a échoué, mais peut-être parce qu’il a réussi. Il a conduit le peuple jusqu’au seuil de la Terre. Mais celui qui a rendu possible l’entrée dans l’histoire ne peut pas nécessairement entrer lui-même dans cette histoire. L’absolu doit s’effacer pour que le relatif puisse vivre. Moïse doit laisser la place à Josué, non parce que Josué serait plus grand que lui, mais précisément parce qu’il appartient davantage au monde qui commence.
Alors, que signifie la larme de Dieu ?
Si Dieu pleure la mort de Moïse, cette larme ne dit-elle pas que quelque chose demeure irrésolu ? Ne serait-elle pas, d’une certaine manière, une faille dans la Torah ? Non pas une faille qui remettrait en cause la Torah, mais une faille que la Torah elle-même aurait choisi de laisser ouverte. La trace d’une injustice qui ne peut être entièrement résorbée par une explication.
Moïse doit mourir pour que l’histoire continue. Mais le fait que sa mort soit nécessaire ne signifie pas qu’elle cesse d’être injuste. La larme de Dieu serait alors la marque de cette tension irréductible.
Il existe peut-être des nécessités de l’histoire qui, même lorsqu’elles sont justes à l’échelle du projet divin, demeurent douloureuses à l’échelle d’un homme.
Et peut-être la Torah ne cherche-t-elle pas toujours à refermer cette douleur. Peut-être laisse-t-elle parfois une faille. Une ouverture. Une question sans réponse.
La larme de Dieu.
Par Olivier Cohen
Depuis les enseignements de Manitou




