Vaet’hanan – Partie 2 : Ou la « revanche » de la lune

Olivier Cohen

La Guemara, dans le traité ‘Houlin 60b, relève, par la voix de Rabbi Shimon ben Pazi, une étrange tension à l’intérieur d’un même verset du premier chapitre de la Genèse.

Il est d’abord écrit : « Dieu fit les deux grands luminaires. » Puis, dans le même verset : « Le grand luminaire » et « le petit luminaire ».

Il s’est donc passé quelque chose entre les deux parties du verset. Le midrash nous révèle alors le dialogue qui aurait eu lieu entre Dieu et la lune.

La lune déclara devant le Saint, béni soit-Il : « Maître du monde ! Est-il possible que deux rois portent une même couronne ? » Et Dieu lui répondit : « Va et diminue-toi. »

Pour qu’il y ait altérité, il faut qu’il y ait différence. Et pour qu’il y ait différence, il faut qu’il y ait une forme de diminution.

Le modèle en est la créature elle-même. Manitou relie cette condition à ce qu’il appelle la messirout nefesh : assumer une infériorité de destin devant ce que le plus profond de l’être reconnaît comme l’Être absolu.

Ainsi, l’altérité implique une diminution. Et de cette diminution naît l’expérience du malheur qui s’attache à la condition de l’autre.

Le dialogue entre Dieu et la lune se poursuit :

La lune Lui dit : — Maître du monde ! Parce que j’ai dit devant Toi une chose juste, je dois me diminuer ?

Dieu lui répondit : — Va, et tu régneras aussi bien le jour que la nuit.

Elle Lui dit : — À quoi cela me servira-t-il ? Que vaut une lampe en plein jour ?

Dieu lui répondit : — Va ! Israël comptera d’après toi les jours et les années.

Elle Lui dit : — Mais le soleil aussi est indispensable au calcul des saisons, puisqu’il est écrit : « Ils serviront de signes pour les temps, les jours et les années. »

Dieu lui répondit : — Va ! Des justes porteront ton nom : Yaakov le Petit, Samuel le Petit, David le Petit.

Voyant que la lune n’était toujours pas apaisée, le Saint, béni soit-Il, dit : — Apportez une expiation pour Moi, parce que J’ai diminué la lune.

Et c’est à ce propos que Rabbi Shimon ben Lakish enseigne : — Pourquoi le bouc offert à Roch ‘Hodech se distingue-t-il par l’expression « un bouc pour Hachem » ?

Le Saint, béni soit-Il, a dit : — Que ce bouc soit pour Moi une expiation pour avoir diminué la lune.

Manitou nous aide à entrer dans la profondeur de ce texte.

Ce sacrifice n’est pas apporté « à Dieu », mais, dans le langage audacieux de la Guemara, « pour Dieu ». Il vient expier la diminution de la lune, devenue nécessaire pour que le monde puisse exister.

L’intention de ce sacrifice serait ainsi liée à l’expiation d’un mal dont personne ne connaît véritablement la cause ni le responsable : le mal qui existe dans le monde sans que l’on puisse toujours déterminer à qui, ou à quoi, il est dû.

Il existe un malheur qui s’attache à la condition même de celui qui est autre, de celui qui est l’autre de l’Un.

Pour que la créature puisse être, elle doit nécessairement ne pas être Dieu. Elle doit donc être limitée, imparfaite, inachevée.

La diminution est la condition de son existence. Et, dans le langage vertigineux de nos Sages, Dieu Lui-même semble revendiquer la responsabilité de cette diminution.

Pour que nous existions, il fallait qu’il en soit ainsi.

Au moment de la mort de Moïse, de très nombreux commentaires tentent également de comprendre les raisons de sa disparition.

Nous avons vu, lors de notre précédente étude, que la véritable question posée par Manitou n’est pas : « Pourquoi Moïse n’entre-t-il pas en terre d’Israël ? » Mais : « Pourquoi Moïse est-il mort ? »

Selon une lecture traditionnelle, la mort est entrée dans le monde avec la faute. Or Manitou soutient que la faute attribuée à Moïse ne suffit pas à expliquer sa mort. La question demeure donc entière : pourquoi Moïse devait-il mourir ?

Parmi les nombreux commentaires consacrés à sa mort, une tradition midrashique rapporte un dialogue entre Dieu et l’âme de Moïse qui rappelle étrangement, par sa structure, le dialogue entre Dieu et la lune.

Lorsque vint le moment pour Moïse de quitter ce monde, le Saint, béni soit-Il, dit à son âme : — Ma fille, cent vingt années ont été fixées pour que tu demeures dans le corps de Moïse. Le temps est maintenant venu. Sors, ne tarde pas.

L’âme répondit : — Maître du monde, je sais que Tu es le Dieu de tous les esprits et de toutes les âmes, et que les âmes des vivants et des morts sont entre Tes mains. Mais existe-t-il dans le monde un corps plus pur que celui de Moïse ? Depuis le jour où Tu m’as placée en lui, je n’ai rien trouvé d’impur en lui. Je ne veux pas le quitter.

Le Saint, béni soit-Il, lui dit : — Sors de ce corps, et Je te ferai monter jusqu’aux plus hauts cieux. Je te placerai sous le Trône de Ma gloire.

Mais l’âme répondit : — Maître du monde, je préfère demeurer dans le corps de Moïse plutôt que parmi les anges sous le Trône de Ta gloire.

Alors le Saint, béni soit-Il, embrassa Moïse et recueillit son âme dans un baiser.

Et, selon une tradition rapportée autour de la mort de Moïse, Dieu pleure.

Dieu pleure.

Cette larme n’est-elle pas un séisme dans la Torah ? Et ce dialogue ne semble-t-il pas répondre, à des siècles de distance dans l’ordre des textes, au dialogue entre Dieu et la lune ?

La diminution de la lune était nécessaire pour que le monde puisse exister. La disparition de Moïse serait-elle, elle aussi, une diminution nécessaire ?

Le Talmud, dans Baba Batra 75a, rapporte cette parole célèbre : « Le visage de Moïse était comme le soleil ; le visage de Josué comme la lune. »

La métaphore devient alors saisissante. Pour que l’on puisse voir la lune, il faut que le soleil se couche.

Pour que le monde de la faille, de la faute, de l’erreur et de la téchouva puisse entrer dans l’histoire, faut-il que l’absolu du soleil, qui inonde le monde de sa lumière, accepte de disparaître ?

Moïse est le soleil. Josué est la lune.

Mais la lune ne possède pas sa propre lumière. Elle reçoit celle du soleil et la reflète lorsque celui-ci est devenu invisible. Peut-être en va-t-il ainsi de Josué.

Pour que le peuple puisse entrer en terre d’Israël, il faut que Moïse disparaisse. Non parce que Josué serait plus grand que lui, mais précisément parce qu’il ne l’est pas. 

Moïse appartient à l’ordre de l’absolu. Josué appartient au monde de l’histoire.

Avec Josué commence un monde dans lequel il faudra conquérir, combattre, décider, se tromper, réparer et recommencer.

Un monde dans lequel la lumière n’est plus celle, immédiate, du soleil. Un monde éclairé par une lumière réfléchie. Le monde de la lune.

Alors, peut-être, la larme de Dieu devant la mort de Moïse pourrait-elle être comprise comme la « revanche » de la lune. Non pas une revanche contre Moïse. Mais la révélation tardive du prix de toute diminution.

Au commencement du monde, la lune avait dû se diminuer pour que l’altérité devienne possible et que l’histoire puisse démarrer. À l’entrée d’Israël sur sa terre, dans son histoire, c’est maintenant le soleil qui doit se coucher pour que la lune puisse éclairer.

Moïse doit disparaître pour que Josué puisse conduire le peuple. L’absolu doit se retirer pour que l’histoire puisse commencer.

La première diminution avait rendu possible la Création. La seconde rend possible l’entrée sur la terre, dans l’Histoire.

Et peut-être est-ce pour cela que Dieu pleure.

La larme de Dieu serait alors la reconnaissance du prix qu’il faut payer pour qu’un autre puisse exister.

La lune avait demandé : « Parce que j’ai dit une chose juste, dois-je me diminuer ? » Aucune des compensations proposées ne l’avait véritablement consolée.

Mais voici qu’au seuil de la terre d’Israël, le soleil lui-même doit disparaître. Pour que la lune puisse enfin prendre sa place.

La « revanche » de la lune ne serait donc pas la réparation d’une injustice par une autre injustice. Elle serait la révélation d’une loi plus profonde de l’existence : pour que l’autre puisse être, l’un doit accepter de se retirer.

La Création du monde avait commencé par la diminution de la lune. L’histoire d’Israël sur sa terre commence par le coucher du soleil.

Je ne connais pas d’enseignement qui établisse explicitement ce parallèle entre les deux dialogues. Il faut donc présenter ce rapprochement pour ce qu’il est : une proposition de lecture.

Mais cette proposition nous invite peut-être à entendre autrement la larme de Dieu.

Elle serait la trace laissée par toute diminution nécessaire. La lune a dû diminuer pour que le monde existe. Moïse doit disparaître pour que l’histoire continue.

Et entre les deux, une même question demeure ouverte : quel est le prix de l’altérité ?

Peut-être que cette larme de Dieu nous apprend t’elle que le prix à payer pour que l’autre entre dans le monde est d’accepter de vivre dans un monde ou la lumière est temporairement voilée.

Par Olivier Cohen

Depuis les enseignements de Manitou

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