Vaet’hanan – Partie 3 : La lumière que le monde ne pouvait pas recevoir
Cette troisième partie consacrée à la paracha de Vaet’hanan constitue un prolongement des deux premières. Elle s’inspire notamment des enseignements du Rav Ashlag dans son Introduction au Zohar, ainsi que des cours de Manitou consacrés à l’introduction à la Kabbale. La lecture proposée ici reste une proposition d’interprétation. Les enseignements du Rav Ashlag et de Manitou n’y seront qu’évoqués que de manière rapide et nécessairement schématique. Il est donc préférable d’être déjà quelque peu familier de ces enseignements pour aborder cette partie, qui pourra rapidement paraître incompréhensible ou énigmatique au lecteur qui ne possède pas les éléments nécessaires. Dans la deuxième partie, j’ai proposé un parallèle entre deux récits de notre tradition. Le premier, rapporté dans ‘Houlin 60b, met en scène le dialogue entre Dieu et la lune. Le second, issu de la littérature midrashique consacrée à la mort de Moïse, évoque le dialogue entre Dieu et l’âme de Moïse au moment où celle-ci doit quitter son corps. Au moment de la Création, la lune doit accepter de se diminuer. Cette diminution devient, dans la lecture que nous avons proposée, l’une des conditions de l’apparition de l’altérité dans le monde. Au moment où les Hébreux s’apprêtent à entrer sur leur terre et, d’une certaine manière, à entrer pleinement dans l’Histoire, c’est Moïse, figure du soleil, qui doit à son tour se coucher pour laisser Josué, figure de la lune, prendre la tête du peuple et le conduire en terre d’Israël. Pour tenter d’aller plus loin dans ce parallèle, il nous faut maintenant revenir à certains principes fondamentaux de la pensée kabbalistique. Manitou nous explique que le principe de la création ex nihilo est, en lui-même, rebelle à la raison. Il est difficilement pensable pour l’intelligence humaine. Nous sommes tellement familiers de cette idée, après des millénaires d’imprégnation biblique, que nous ne nous rendons plus compte que la familiarité ne peut tenir lieu d’évidence. Créer quelque chose à partir de rien demeure incompréhensible pour l’homme livré à sa seule raison. En hébreu, cette création est désignée par l’expression yesh mé-ayin : « il y a à partir de il n’y a pas », ou, plus simplement, « quelque chose à partir de rien ». Pour nous permettre d’approcher ce mystère, les maîtres de la Kabbale décrivent le processus de la Création d’une manière qui déplace la perspective : Au commencement, il y avait l’Être. Puis se produit, dans le langage symbolique de la Kabbale, comme une « néantisation » d’un point de l’Être : un retrait qui ouvre un vide, c’est-à-dire la possibilité d’une place pour le monde. Le mouvement n’est alors plus seulement yesh mé-ayin — quelque chose à partir de rien — mais, d’une certaine manière, ayin mé-yesh : il y avait, et désormais il n’y a plus. Une absence est apparue là où, auparavant, il n’y avait que la plénitude de l’Être. Mais ce vide ne suffit pas encore à faire exister le monde. Pour que le monde puisse être, la lumière doit entrer dans cet espace devenu disponible. Cependant, cette lumière ne peut s’y manifester dans toute son intensité. Si la totalité de la lumière entrait dans le vide, celui-ci disparaîtrait devant elle. Il n’y aurait plus de place pour une existence autre. La lumière doit donc être atténuée, voilée, comme diluée. Le mouvement devient alors, pour reprendre la formulation proposée par Manitou, yesh bé-ayin : de l’être entre dans le rien, dans le vide, mais sous une forme suffisamment atténuée pour que ce vide puisse la recevoir sans être annulé par elle. Cette lumière voilée, diminuée dans son intensité, entre ainsi dans l’espace qui constitue la place du monde dans l’Être et rend possible l’existence de la Création. À partir de cette présentation, nécessairement très schématique, apparaissent deux modalités fondamentales. D’un côté, ce qui relève du créé : ce qui surgit du ayin, du « rien ». De l’autre, ce qui relève de l’émané : ce qui provient d’une réalité antérieure, mais dont l’intensité a été diminuée afin de pouvoir être reçue. C’est dans ce cadre que peuvent être envisagées les notions de Keli et de Or : le réceptacle et la lumière ; la capacité de recevoir et ce qui est reçu ; la matière et, dans une certaine mesure, l’idée qui vient l’habiter. La matière relève du créé. La lumière relève de l’émané. La première apparaît à partir du néant ; la seconde procède d’une lumière antérieure dont l’intensité a été réduite afin que le réceptacle puisse la recevoir sans être détruit. Nous retrouvons ainsi, au sein même de la Création, deux types de réalités : les réalités créées et les réalités émanées. Ce qui est créé doit devenir capable de recevoir la lumière. Ce qui est émané transmet la lumière, mais une lumière nécessairement atténuée par rapport à son intensité première. La tradition kabbalistique décrit également quatre mondes : Atsilout, Beriah, Yetsirah et Assiah. Sans prétendre ici rendre compte de toute la complexité de cette structure, nous pouvons, pour les besoins de notre étude, les envisager selon deux couples. À un niveau supérieur, Atsilout et Beriah peuvent être mis en relation : Atsilout est le monde de l’émanation, tandis que Beriah est celui de la création. À un niveau inférieur, Yetsirah et Assiah peuvent également être mis en relation. Yetsirah appartient à un degré où la lumière est déjà davantage voilée, tandis qu’Assiah, le monde de l’action, correspond au niveau le plus extérieur de ce processus, celui dans lequel s’inscrit notre expérience du monde. Le modèle de ces quatre mondes nous permet ainsi d’envisager une descente progressive. Une descente de la lumière. Une diminution de son intensité. Un passage progressif de l’émanation vers la création, puis vers les niveaux où cette lumière devient toujours plus voilée afin de pouvoir être reçue. Ces quelques éléments, posés ici de manière volontairement caricaturale, vont maintenant nous permettre de reprendre le parallèle envisagé dans la deuxième partie. Car si la Création elle-même suppose un retrait, une diminution et un voilement de la lumière pour que l’autre puisse
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