Le vote comme responsabilité 

Olivier Cohen

La campagne présidentielle qui s’annonce risque de nous placer devant un choix que beaucoup refusent encore de regarder en face : celui de deux extrêmes qui prétendent s’opposer, mais qui se nourrissent l’un de l’autre. 

Si un tel second tour devait advenir, il ne s’agirait plus seulement de départager deux candidats, mais de choisir, en pleine conscience, entre deux risques majeurs pour le pays — avec, en cas de victoire de Marine Le Pen, la menace d’un troisième tour dans la rue. 

Si je devais choisir entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, je serais profondément embarrassé. Je ne me reconnais ni dans les idées de l’un, ni dans celles de l’autre, ni dans la violence politique dont elles sont porteuses. Mais puisqu’il faudrait choisir celui dont je redoute le moins l’arrivée au pouvoir, alors je le dis clairement : je voterais, sans hésitation, pour Marine Le Pen. 

Ce ne serait ni un vote d’adhésion ni un vote d’enthousiasme. Ce serait le choix du danger que je juge le moins irréversible. 

Mais à tous ceux qui seraient tentés par l’un ou par l’autre, je veux dire ceci : le moment est venu d’en finir avec l’illusion du vote sans conséquences. 

Celui qui porte au pouvoir une force extrême ne pourra pas, demain, se présenter comme sa première victime. Il ne pourra pas dire : « Je ne savais pas. Je ne voulais pas cela. On m’avait trompé. » Tout aura été annoncé, discuté, dénoncé. Voter n’est pas seulement exprimer une colère. C’est accepter de répondre des conséquences de cette colère lorsqu’elle devient le pouvoir. 

À ceux qui voient en Marine Le Pen la solution à tous leurs abandons, je dis : prenez garde. Lorsque vous aurez obtenu ce que vous réclamez, vous devrez aussi accepter ce qui l’accompagne. Si le pays se durcit, se fracture davantage, si les plus fragiles sont les premiers touchés, vous aurez été prévenus. Lorsque la protestation devient le pouvoir, elle ne peut plus se réfugier dans la protestation. Vous ne pourrez plus jamais prétendre être seulement du côté de ceux qui protestent. 

Mais il existe, à mes yeux, un danger plus grave encore. 

À ceux qui s’apprêtent à voter pour Jean-Luc Mélenchon, je demande de lire La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch. Non pour confondre des époques ou des régimes, mais pour reconnaître un mécanisme : celui par lequel des idéaux d’émancipation, lorsqu’ils prétendent posséder seuls la vérité, finissent par désigner des ennemis intérieurs et par faire du désaccord une faute morale. Une idéologie ne se juge pas seulement à la beauté des principes qu’elle proclame, mais aussi à ce qu’elle peut autoriser au nom du bien : la confiscation des libertés, la persécution des opposants et, finalement, le meurtre politique. 

Car la tentation totalitaire ne commence pas avec les prisons. Elle commence avec les mots. Elle commence lorsque l’adversaire n’est plus seulement quelqu’un qui se trompe, mais un être moralement condamnable ; lorsque tous ceux qui pensent autrement sont rejetés indistinctement du côté des fascistes ; lorsque la nuance devient une trahison et le désaccord une faute. Or la logique de la dictature commence lorsqu’un régime assigne tous ses contradicteurs à une altérité radicale, lorsqu’il érige en mal absolu quiconque refuse de se soumettre à sa vérité. 

Et puis il y a l’antisémitisme. 

Je ne dis pas que tous les électeurs de La France insoumise sont antisémites. Je dis quelque chose de plus inquiétant encore : trop de paroles, trop de complaisances, trop d’ambiguïtés répétées ont installé autour de ce mouvement un climat délétère, dans lequel l’hostilité envers les Juifs finit trop souvent par rendre acceptable ce qui ne l’aurait jamais été si une autre minorité avait été concernée. 

Comment pouvez-vous vous dire héritiers de la gauche, de l’universalisme et du combat contre le racisme, et ne pas être dérangés, interpellés, bouleversés par cela ? Comment le fait même que la question de l’antisémitisme soit désormais posée à propos d’un mouvement qui se réclame de la gauche peut-il ne pas vous alerter ? Depuis quand l’antisémitisme devient-il excusable lorsqu’il emprunte le vocabulaire des opprimés ?

Je ne vous demande pas d’abandonner vos combats. Je vous demande de regarder lucidement à qui vous vous apprêtez à confier le pays. 

La France ne doit pas choisir entre la peur de l’étranger et la haine révolutionnaire, entre le repli identitaire et l’intimidation idéologique, entre l’irresponsabilité économique et le mépris affiché pour une partie de la population. Elle mérite mieux que deux colères dressées l’une contre l’autre. 

Mais si ce duel nous est finalement imposé, personne ne pourra prétendre qu’il ne savait pas. Aucun de ceux qui auront contribué à le rendre possible ne pourra ensuite se présenter comme une victime, un opprimé ou quelqu’un que l’on n’aurait pas entendu. 

Le vote n’est pas seulement un droit. Dans les heures graves, il devient une responsabilité. 

Et parfois, une responsabilité devant l’Histoire.

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