La paracha de Eikev est dense et resserrée. Elle contient de nombreux passages énigmatiques et difficiles à interpréter. Je voudrais m’arrêter sur l’un d’entre eux : deux versets de la paracha qui semblent résonner l’un avec l’autre, se parler et se répondre.
Le premier se situe en Devarim 10,20 : « Hachem ton Dieu, tu Le craindras, tu Le serviras, à Lui tu t’attacheras (ouvo tidbak), et par Son nom tu prêteras serment.»
Et le second, un peu plus loin, en Devarim 11,22 : « Pour aimer Hachem votre Dieu, marcher dans toutes Ses voies et vous attacher à Lui. »
Manitou, ainsi que l’un de ses élèves, le Rav Yossef Attoun, avaient l’habitude de se pencher sur ces versets qui évoquent des thèmes bien connus : l’amour, la crainte et l’attachement à Dieu.
A priori, ces deux versets paraissent se ressembler et donner un enseignement similaire. Pourquoi, alors, sont-ils séparés par plusieurs versets ?
La question célèbre des Sages est formulée dans le traité Ketoubot 111b, à propos de l’injonction de s’attacher à Dieu : comment est-il possible de s’attacher à la Présence divine, alors qu’il est écrit : « Car Hachem ton Dieu est un feu dévorant» ? La réponse est : s’attacher aux Sages et aux disciples des Sages.
Cette difficulté est également formulée par la tradition à propos du second verset. Les deux passages sont séparés par un long développement et présentent pourtant une différence importante.
Si l’on regarde leur composition de plus près, on s’aperçoit que, dans le premier verset, c’est la crainte qui précède l’attachement, tandis que, dans le second, c’est l’amour.
Derrière ces thèmes bien connus se dessine évidemment le triptyque des trois patriarches : Abraham, associé au ‘Hessed et à l’amour ; Isaac, à la Guevoura, au Din et à la crainte ; Jacob, à Tiféret et à Emet, la ligne médiane.
L’amour est, au niveau du sentiment, une expérience de la proximité. Plus la proximité est grande, plus l’amour peut s’intensifier. La crainte — non pas la peur, mais la crainte révérencielle de celui qui se découvre infiniment petit face à l’infiniment grand — est, au niveau du sentiment, une expérience de la distance. Plus cette distance est ressentie, plus la crainte peut être grande.
Nous avons appris, dans les enseignements précédents, que la création à partir du néant est un acte incompréhensible pour la raison livrée à ses seules forces. Les Sages de la Kabbale nous permettent d’approcher cette idée à travers deux concepts complémentaires.
Le premier mouvement n’est plus seulement formulé comme « yesh mé-ayin » — quelque chose à partir de rien — mais comme « ayin mé-yesh » : il n’y a pas à partir de ce qui était. Autrement dit, au départ, il y avait l’Être absolu. Puis il y eut, dans le langage symbolique de la Kabbale, comme une néantisation d’un point de l’Être afin de faire apparaître la place du monde : un évidement, un vide dans lequel le monde pourrait exister.
Cette première opération est communément désignée par les kabbalistes comme le tsimtsoum. Cette néantisation, cet évidement, ce retrait, peut être compris comme un acte moral : un acte d’amour. Dieu crée une place pour l’autre.
Puis, dans un second temps, la lumière tend à revenir vers l’espace dont elle s’est retirée. Il faut alors qu’intervienne une force de retenue, une puissance de limitation : la Guevoura. Car si la lumière revenait sans limite, dans toute son intensité, elle ferait disparaître la possibilité même d’une existence autre. Cette seconde tension relève du Din, de la justice, de la limite qui empêche la lumière de détruire la place du monde.
On comprend alors que l’amour, s’il n’est pas limité, peut devenir dévastateur. Si la force de l’amour n’est pas contenue par la justice et la limite, elle peut finir par abolir l’autre qu’elle prétend aimer : « Je t’aime tellement que je veux t’absorber, fusionner avec toi, ne plus laisser subsister aucune distance entre nous. »
À la lumière de ces enseignements, une idée de lecture surgit alors du récit.
L’amour rapproche et la crainte éloigne. Mais lorsqu’ils sont séparés l’un de l’autre, la relation devient impossible. L’amour sans la crainte abolit la distance nécessaire à l’existence de l’autre ; la crainte sans l’amour creuse une distance telle que l’autre finit par devenir inaccessible.
Le « feu dévorant » pourrait alors désigner le danger propre à toute relation à Dieu qui prétend parvenir à l’attachement à partir d’une seule de ces dimensions.
Si je demeure exclusivement dans l’amour, je risque de vouloir abolir toute distance. Je m’approche jusqu’à disparaître en Lui. L’attachement à Dieu comme Autre devient alors impossible, puisque l’amour seul finit par abolir l’altérité nécessaire à toute relation.
Inversement, si je demeure exclusivement dans la crainte, la distance devient telle que c’est Lui qui risque, si l’on peut s’exprimer ainsi, de disparaître de mon monde. Et l’idée est forte puisqu’elle suggère que l’on perde la foi.
La crainte suppose que je me découvre devant un Être qui me dépasse infiniment. Je prends conscience de ma petitesse, de ma fragilité, de la distance vertigineuse qui me sépare de Lui. Mais si cette distance devient absolue, la relation elle-même finit par devenir impossible.
Dans le premier cas, l’homme disparaît en Dieu. Dans le second, Dieu disparaît de l’horizon de l’homme. Dans les deux cas, la relation devient impossible, parce qu’une relation suppose précisément que demeurent deux êtres capables de se rencontrer.
La réponse des Sages prend alors une profondeur nouvelle : « Attache-toi aux Sages. » La réponse de la Guemara pourrait ainsi nous orienter vers la voie médiane, celle de Jacob. Le Sage serait précisément celui qui a appris à ne pas choisir entre la proximité de l’amour et la distance de la crainte, mais à les tenir ensemble.
Il ne se situe pas simplement « à mi-chemin » entre Abraham et Isaac, comme s’il réalisait un compromis entre deux valeurs contraires. Il fait apparaître leur unité sans abolir ni l’une ni l’autre.
L’amour rapproche. La crainte maintient la distance. Le Sage rend possible la relation. La difficulté qui semblait demeurer sans réponse — comment le Sage lui-même peut-il s’approcher du « feu dévorant » sans être consumé ? — reçoit alors une première réponse.
Le Sage est précisément celui qui sait se rapprocher de sa crainte.
Cette formule contient peut-être en elle-même les deux mouvements. « Se rapprocher » appartient au vocabulaire de l’amour ; « la crainte » appartient à celui de la distance. Se rapprocher de sa crainte, c’est donc faire tenir ensemble, dans un même mouvement, Abraham et Isaac pour faire apparaître la voie de Jacob.
Peut-être chacun a-t-il déjà éprouvé, à un moment de son existence, quelque chose de cette unité paradoxale.
Lorsqu’un événement nous donne soudain le sentiment presque irréfutable qu’Il est là, derrière le voile, deux mouvements peuvent se succéder avec une rapidité saisissante.
Le premier est celui de la joie : tout cela aurait donc un sens ; derrière le voile, une Présence accompagne le monde.
Mais presque immédiatement surgit un second sentiment : la crainte. Car s’Il est là, si le monde n’est pas abandonné à lui-même, alors mes actes ont un poids, ma responsabilité est réelle et le chemin qui reste à parcourir apparaît dans toute son exigence.
Dans une même expérience, l’amour rapproche et la crainte rétablit la distance. Peut-être est-ce précisément lorsque ces deux mouvements cessent de s’exclure que commence la voie du Sage. Se rapprocher de sa crainte.
Ou, pour le dire de manière plus radicale : aimer sa crainte.
Olivier Cohen
D’après les enseignements de Manitou




