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EPREUVES

Antoine Mercier

Voilà plus d’un mois que nous sommes confinés et un nouveau mois semblable au premier s’ouvre devant nous sans que nous sachions ce qui pourrait advenir. Situation proprement inédite et au sens propre inouïe : l’immobilisation et l’isolement de la plus grande partie de l’humanité pendant une longue période. Après avoir connu quelques semaines d’adaptation à nos nouvelles conditions d’existence, nous intégrons l’idée que celles-ci vont se prolonger encore plusieurs semaines. Nous franchissons un seuil. Celui à partir duquel il apparaîtra de plus en plus clairement que nous sommes confrontés individuellement et collectivement à une véritable épreuve.

Qu’est-ce qu’une épreuve ?

La tradition nous en donne un exemple paradigmatique : l’épreuve pour Abraham de la ligature d’Isaac. La fin de la section « Vayera » qui relate l’épisode commence par ces termes : « Il arriva, après ces faits, que Dieu éprouva Abraham… » (Genèse 22/1).

L’épreuve présente deux caractéristiques :

1/ Elle nous place dans une situation incertaine qui nous est imposée. Bien qu’on en connaisse l’origine et qu’on puisse en cerner les contours, sa signification nous échappe. Dans l’exemple biblique, Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils alors qu’Il lui a promis dans le même temps que sa descendance passerait par lui. L’impossibilité de donner un sens à l’épreuve est constitutif de sa réalité. Être éprouver, c’est d’abord ne pas connaître avec certitude l’épilogue d’une histoire dans laquelle nous sommes irrémédiablement plongés et vis-à-vis de laquelle nous n’avons ni la possibilité de nous désengager, ni celle de trouver une échappatoire. 

2/L’incertitude sur l’issue du processus en cours suscite de l’angoisse même si les conditions d’existence au jour le jour ne sont pas dramatiques. Nous pouvons vivre sans difficultés notre confinement, il n’en demeure pas moins intérieurement éprouvant. Il nous contraint à une décantation intime et à un recentrement sur notre être au monde. Il nous ramène invariablement à ce qui reste de nous quand plus rien ne se passe autour de nous. La perspective peut faire vaciller. Abraham lui-même exécuta l’ordre divin en tremblant. Il demeurait bien décidé à suivre l’injonction qui lui avait été donnée mais il redoutait en même temps son issue. Selon le Midrach, le Satan l’aborda à plusieurs reprises pour le faire renoncer. Dans la conscience du patriarche, rien ne permettait de différencier le scénario finalement heureux de la ligature de celui, tragique, du sacrifice réel. L’épreuve est ainsi faite que tant qu’elle n’est pas achevée, on en ignore le résultat. Sentiment partagé par tous les candidats à des examens, eux aussi soumis à l’épreuve. Vue du point où nous en sommes, celle que nous traversons aujourd’hui peut produire le meilleur comme le pire.

Ainsi, être en situation d’épreuve n’implique pas forcément une confrontation avec des difficultés objectives mais elle laisse ouverte toute les options y compris les plus tragiques. Cela explique qu’elle mette les individus en situation de fortes tensions mentale et psychologique. L’avenir s’échappe de toutes les significations ou des projections dans lesquelles on voudrait l’enfermer. Eprouvés comme le serait un matériau en laboratoire dont on cherche à connaître le niveau de solidité, nous sommes appelés à démontrer le degré de résistance des valeurs qui nous animent.

Pour Abraham, il s’agissait d’éprouver la confiance dans la promesse que Dieu lui avait faite.

Et pour nous ?

Individuellement, la question de connaître le sens de l’épreuve reste ouverte. A chacun d’y apporter sa réponse.

Et collectivement, que devons nous nous prouver à nous-mêmes ? Qu’il n’est ni possible ni souhaitable de s’accrocher à notre volonté de domination de la nature et à notre désir de maîtrise absolue de nos existences. Qu’il est urgent de sortir de l’agitation égoïste. Qu’il faut retrouver le sens de l’action désintéressée. Qu’il convient de lâcher prise pour laisser une place au déroulement providentiel de l’Histoire.

Le récit biblique consacré à la ligature d’Isaac se termine par ces termes : « Toutes les nations de la terre seront bénies par ta postérité ». Les commentateurs y voient la preuve que la perpétuation de l’esprit de l’Akeda dans l’humanité permettra de la faire participer aux promesses des bénédictions divines.  Tel est, selon eux, le testament d’Abraham et telle est la tâche de ses descendants, le peuple d’Israël.

Par Antoine Mercier
Jounaliste

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