Un petit mot sur Pessah

Haim Rotenberg

La Haggada de Pessah est probablement le texte qui a suscité le plus grand nombre de commentaires – on en compte plusieurs centaines. Une des parties centrales de la Haggada est l’énumération des 10 plaies qui ont frappé l’Egypte et les égyptiens, avant la sortie des hébreux. Le rédacteur de la Haggada a ensuite ajouté à la liste des 10 plaies qui sont mentionnées explicitement dans la Torah, une série de drachot établissant une comparaison entre le nombre de plaies explicitées dans la Torah et le nombre de plaies non explicitées qui ont frappé les égyptiens au moment de la traversée de la mer : selon Rabbi Yossi 50, selon Rabbi Eliezer 200 et selon Rabbi Akiva 250. Le fondement de ces drachot est l’opposition entre le début du verset 15 du chapitre 8 à propos de la plaie des poux et le début du verset 31 du chapitre 14, au moment du passage de la mer, dans le livre de Shemot :

וַיֹּאמְרוּ הַחַרְטֻמִּם אֶל פַּרְעֹה אֶצְבַּע אֱלֹהִים הִוא

וַיַּרְא יִשְׂרָאֵל אֶת הַיָּד הַגְּדֹלָה אֲשֶׁר עָשָׂה ה’ בְּמִצְרַיִם

« et les mages ont dit à Pharaon : c’est le doigt de Dieu ».

« Israel a vu la main grande que Hashem a fait contre l’Egypte ».

On peut légitimement se poser la question de savoir quel est le sens de cette expression « Israel a vu », sans bien entendu ignorer l’autre question évidente : est-ce que Dieu a une main ou des doigts ? qu’est-ce qu’Israel a vu ?

A priori, la réponse se trouve aux versets 15-21 du chapitre 14 qui parle explicitement de la main de Moshé, comme par exemple au verset 16 :

וְאַתָּה הָרֵם אֶת מַטְּךָ וּנְטֵה אֶת יָדְךָ עַל-הַיָּם וּבְקָעֵהוּ וְיָבֹאוּ בְנֵי יִשְׂרָאֵל בְּתוֹךְ הַיָּם בַּיַּבָּשָׁה.

« Et toi, élèves ton bâton et étends ta main sur la mer et sépares la et les enfants d’Israel viendront dans la mer comme sur le continent ».

Et donc, selon ces versets, la « grande main » qu’Israel a vu est celle de Moshé ! Dès lors, comment nos Sages ont pu comprendre que cette main était celle de Dieu lui-même ? La réponse est simple : Dieu a agi par l’intermédiaire de la main de Moshé, a dévoilé sa volonté par l’intermédiaire de Moshé. Et donc, nous pouvons en déduire que sans l’action préalable de Moshé, rien ne se serait passé.  Nous avons là une illustration du principe qu’un miracle ne peut survenir sans qu’auparavant, l’homme ait agi – ce qui est nommé אתערותא דלתתא « l’éveil d’en bas » qui doit précéder « l’éveil d’en haut » אתערותא דלעילא.

Ceci précisé, nous pouvons maintenant nous interroger plus profondément sur l’emploi même du verbe « voir » ou d’autres anthropomorphismes dans la Torah, comme « savoir » pour parler de la manière dont Dieu agit dans notre monde – ce qu’on appelle couramment la Providence divine – ההשגחה האלוקית. Pour ce faire, intéressons-nous à ce que rapporte le Midrash (Shemot Rabbah 1-36) au nom de Reish Lakish:

וַיַּרְא אֱלֹהִים אֶת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וַיֵּדַע אֱלֹהִים … דבר אחר: וירא אלהים – אמר ריש לקיש: שראה שהן עתידין להמרות על ים סוף דכתיב (תהלים קו ז) וימרו על ים בים סוף וידע אלהים, ידע שהן עתידין לומר (שמות טו ב) זה אלי.

« « Dieu vit les enfants d’Israël, et Dieu sut… » Autre explication : « Dieu vit » Reish Lakish dit : Il vit qu’ils étaient destinés à se rebeller à la mer des Joncs, comme il est écrit : « Ils se rebellèrent contre la mer, à la mer des Joncs » (Psaumes 106, 7). « Et Dieu sut » — Il sut qu’ils étaient destinés à dire : « Celui-ci est mon Dieu » (Exode 15, 2).

L’admour de Sokhatshov, Rabbi Shmuel Bornsztein (1856-1926) auteur du Shem Mishmuel, nous explique ce Midrash de manière profonde, en faisant la différence entre une vue superficielle d’un évènement – vue caractérisée par l’emploi du verbe “voir” et une compréhension profonde du même évènement – vue caractérisée par l’emploi du verbe “savoir”.

Une vue superficielle des évènements nous amène à dire qu’une partie des hébreux s’est révoltée en voyant devant eux la mer, ne sachant pas quoi faire, pris en étaux entre la mer d’un côté et l’armée égyptienne conduite par Pharaon de l’autre, comme le souligne d’ailleurs la Mekhilta qui nous dit que le peuple s’est divisé alors en 4 groupes : ceux qui disaient que tout était perdu et qu’il fallait se suicider, ceux qui disaient qu’il fallait se rendre aux égyptiens, ceux qui disaient qu’il fallait se battre et ceux qui disaient qu’il fallait prier. Et donc, on pourrait arriver à la conclusion que ces hébreux n’avaient plus confiance dans la Providence divine, même s’ils avaient, dans un premier temps, suivi Moshé : au moment de la première épreuve, cette confiance, cette Emouna avait disparu !

C’est là que se dévoile toute l’importance du Hidouch, du renouvellement de sens du Shem Mishmuel qui s’appuie sur l’enseignement de la Guémara qui rapporte l’enseignement de Reish Lakish dans le traité de Yoma (86b), à propos de quelqu’un dont le repentir est authentique :

אמר ריש לקיש : גדולה תשובה שזדונות נעשות לו כשגגות וכו’.

« Reish Lakish a dit : grande est la Teshouva car les fautes intentionnelles deviennent non-intentionnelles ».

Le Shem Mishmuel explique que ce sont précisément ces fautes intentionnelles qui ont amené cette personne à revenir. Pourquoi ? Parce qu’il a pris conscience du fait qu’il était tellement éloigné, qu’il a décidé de revenir. Il a compris que s’il continuait dans cette direction, il perdrait finalement son identité, son essence même. Il a alors réveillé en lui ce point qui est nommé par ailleurs הנקודה הפנימית – le point le plus intérieur de son essence. C’est ce que les hébreux ont fait quand ils se sont retrouvés dans cette situation apparemment sans issue : du fond de leur désespoir pour certains, ils se sont « réveillés ». C’est très exactement ce que le Psalmiste dit (psaume 130):

מִמַּעֲמַקִּים קְרָאתִיךָ ה’

« Des profondeurs je t’appelle Hashem ».

C’est parce qu’ils étaient arrivés aux profondeurs les plus extrêmes que les hébreux ont trouvé la force de dire alors la Shira – le chant par excellence, c’est parce qu’ils étaient dans le désespoir le plus grand qu’ils ont trouvé la force d’avancer contre tout bon sens apparent. Au lieu de se contenter de « voir » une mer devant eux, en avançant, ils ont « vu » ce que personne avant eux, n’avaient eu le mérite de voir. Ils ont littéralement découvert ce qui était caché. Ils ont vu « la main de Dieu » – « la grande main », celle de la libération, comme le souligne la Guémara dans le traité de Berachot, à la page 58a, expliquant le verset bien connu (דברי הימים א, כט יא):

לְךָ ה’ הַגְּדֻלָּה וְהַגְּבוּרָה וְהַתִּפְאֶרֶת וְהַנֵּצַח וְהַהוֹד כִּי כֹל בַּשָּׁמַיִם וּבָאָרֶץ לְךָ ה’ הַמַּמְלָכָה וְהַמִּתְנַשֵּׂא לְכֹל לְרֹאשׁ.

« A toi Hashem la grandeur, la force et la magnificence et l’éternité et la gloire, car tout ce qui est au ciel et sur la terre t’appartient ; à toi, Hashem, le règne, car tu t’élèves souverainement au-dessus de tout ».

לך ה’ הגדולה זו מעשה בראשית וכן הוא אומר (איוב ט, י) עושה גדולות עד אין חקר, והגבורה זו יציאת מצרים שנאמר (שמות יד, לא) וירא ישראל את היד הגדולה וגו’.

Explique la Guémara : « A toi Hashem la grandeur – c’est l’œuvre du commencement, comme il est dit (Job 9-10) il fait des grandes choses sans fin, et la force – c’est la sortie d’Egypte comme il est dit (Shemot 14-31) Israel a vu la main grande ».

Cette main est dite « grande » car elle était la main de la justice stricte – justice qui a frappé les égyptiens à travers les plaies en Egypte même et sur la mer. Et cette justice rendue sur la mer était plus grande encore que celle rendue en Egypte car elle était la conséquence de l’avancée des hébreux, en apparence vers l’inconnu, mais en réalité vers leur avenir, vers leur destinée. En Egypte, en effet, le soir de la dernière plaie, l’instruction qui avait été donnée à Moshé était que personne ne devait sortir de sa maison durant la nuit (Shemot 12-22) – les hébreux étaient donc passifs. Face à la mer, l’instruction qui leur a été donnée était au contraire d’avancer – ils devaient être les acteurs mêmes de leur salut.

Cet enseignement doit aujourd’hui nous guider – nous devons continuer de marcher vers notre avenir, et quand nous demandons, à la suite du prophète Mikha (7-15) :

כִּימֵי צֵאתְךָ מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם אַרְאֶנּוּ נִפְלָאוֹת.

« Comme aux jours de ta sortie du pays d’Égypte, je lui ferai voir des prodiges »

nous devons nous souvenir que les prodiges arrivent quand nous les provoquons :

אין אתערותא דלעילא בלי אתערותא דלתתא

Il n’y a pas de « réveil venu d’en haut » sans que lui précède le « réveil venu d’en bas ».

חג שמח

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