Parachat Pinhas : Moïse et la réversibilité du temps
La Paracha de Pinhas nous donne l’occasion d’illustrer le principe fondamental donné dans le Talmud, qu’il n’y a pas de début ni de fin dans la Torah. Juste après le nouveau dénombrement des enfants d’Israël, et la demande des filles de Tselofhad de pouvoir hériter de la terre (de leur père mort dans le désert), Moïse interroge Dieu qui donne raison aux filles de Tsélofhad, puis qui en profite pour présenter les règles d’héritage. Sans transition, s’ouvre juste après une séquence étonnante : Dieu dit à Moïse : « Monte vers cette montagne des Avarim et regarde le pays que j’ai donné aux fils d’Israël. ». Et Rachi nous interpelle dans son commentaire : « Pourquoi ce paragraphe fait-il immédiatement suite à celui qui précède ? » Rachi explique que Moïse a pu penser que puisque c’est par lui que les règles d’héritage ont été transmises, peut-être alors que le décret le concernant a été levé. Il n’en est rien, lui indique Dieu qui lui demande de monter sur la montagne des Avarim, le mont Névo pour contempler le pays que Dieu a donné aux enfants d’Israël… Autrement dit, Moïse demande à ce que son décret soit levé et Dieu lui répond que ce n’est pas possible. Quelques versets plus loin Moïse fait une nouvelle demande à Dieu : Il demande que ses fils héritent de sa grandeur. Dieu lui répond : « ce n’est pas ainsi que j’ai pensé, Yéhochoua mérite d’assumer cette fonction », et Rachi cite le célèbre midrach : « Yehochoua n’a jamais quitté la tente. Il servait Moïse . Il disposait les bancs et les nattes ». Yehochoua mérite donc de recevoir sa récompense. Sous-entendu la direction d’Israël n’est pas un héritage familial mais un mérite personnel. Dieu autorise Moïse à contempler le pays depuis les hauteurs du mont des Avarim mais lui refuse une à une ses deux requêtes : Est-ce que le décret me concernant peut être levé ? La réponse est non. Est-ce que mes fils peuvent hériter de ma grandeur ? La réponse est non. A ce moment nous sommes en droit de nous interroger, d’autant que les enseignements concernant le moment de la mort de Moïse sont innombrables. Moïse ne comprend pas pourquoi il devrait mourir, et plaide sa cause devant Hachem avec une force extraordinaire. Lorsque vient l’heure de sa mort, Moché rappelle toute son existence : il a fait sortir Israël d’Égypte, il a reçu la Torah, il a supporté les fautes du peuple pendant quarante ans, il a intercédé après le Veau d’or, il a risqué son propre destin pour sauver Israël. Il demande alors : Maître du monde, quelle faute ai-je commise qui justifie ma mort ? Le Midrash fait alors dire à Dieu : Depuis les six jours de la Création, il a été décrété que tout homme doit mourir. Moïse répond en substance : Mais n’y a-t-il pas eu Hénok ? N’y a-t-il pas eu Élie ? Il cherche toutes les exceptions possibles. Le dialogue devient presque une controverse juridique. Un autre récit nous raconte que lorsqu’arrive le moment de quitter ce monde, Dieu ordonne à l’âme de Moïse de sortir de son corps. L’âme répond : Maître du monde, je ne quitterai pas ce corps. Pourquoi ? Parce qu’elle affirme n’avoir jamais trouvé de demeure aussi pure. Le Midrash décrit le corps de Moïse comme totalement sanctifié : ses yeux n’ont jamais regardé ce qui ne convenait pas, sa bouche n’a prononcé que Torah et prophétie, ses membres ont servi uniquement les mitsvot. L’âme refuse donc d’abandonner un tel corps. Une autre tradition raconte que l’Ange de la Mort reçoit l’ordre de prendre l’âme de Moïse . Il se présente devant lui. Mais il est incapable d’agir. Le rayonnement spirituel de Moïse est tel que l’Ange de la Mort recule. Certaines versions disent même qu’il tremble de peur. Finalement, Dieu Lui-même intervient. L’âme n’est pas prise par l’Ange de la Mort. Elle quitte le corps par ce que les Sages appellent : Mitat Neshika, la mort par le baiser divin. Le Midrash décrit alors une scène bouleversante : Dieu dit à l’âme : Sors, n’aie pas peur. Je te placerai sous Mon Trône de Gloire. L’âme accepte alors. Elle quitte le corps de Moïse directement pour s’attacher à la Présence divine. Ce qui est frappant dans ces Midrashim, c’est que Moïse ne plaide pas seulement pour vivre davantage. Il défend une idée : Pourquoi Moïse doit-il mourir ? Comment la mort peut-elle atteindre quelqu’un qui a consacré toute son existence à Dieu ? Et la réponse divine n’est pas : Tu mérites de mourir. La réponse est plutôt : Tu ne meurs pas parce que tu es coupable. Tu meurs parce que telle est la condition humaine depuis la Création. Manitou rajoutait à ces enseignements: Moïse n’est pas mort pour ce qu’il a fait, il est mort pour ce qu’il est. De même que Moïse ne pouvait pas entrer en terre d’Israël, de même Moïse devait mourir. Ainsi la lecture de cette séquence sans transition juste après les règles d’héritage, nous parait finalement profondément injuste, et de laquelle il semble se dégager une sorte de fatalité, puisque en dépit de la conduite majestueuse de Moïse les choses apparaissent comme inexorables. Comment comprendre alors cette décision, et surtout comment expliquer le caractère inflexible de la décision divine en dépit du comportement exceptionnel de Moïse tout au long de sa vie ? Et s’il en est ainsi pour Moïse , qu’en est-il alors pour nous ? Quel espoir avons-nous d’améliorer notre sort avec nos actions, si celles de Moïse n’ont pas infléchi les orientations décidées au départ ? Quelle est la part à conquérir dans notre monde qui d’un seul coup apparaît comme figé ? Tout cela fait émerger une réflexion qui met au cœur de notre vie sur terre le principe même de la fatalité pourtant étranger à notre tradition. Pour s’en sortir essayons de nous rappeler cet enseignement du talmud de Pessahim page 6b qui nous dit : « il n’y a pas d’antérieur ni de postérieur dans la Torah », et lisons alors la séquence décrite dans Pinhas,
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